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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 20:36

Ce texte est-il bien un roman ? Il semble que la fiction en soit totalement absente.

 Reste bien sûr la narration qui paraît d’abord suivre la chronologie mais se révèle ensuite bien plus tourmentée. C’est que la narratrice aussi est tourmentée par cet inceste qu’elle a subi de 13 à 28 ans ! Comment une adolescente peut elle supporter de rencontrer pour la première fois son père et en même temps d’être reniée par lui quand il en fait son objet sexuel ? Comment peut elle se soustraire à l’emprise de cet homme qui est à la fois le père qu’elle avait tant attendu de rencontrer, un homme cultivé, brillant, fringant et riche ? Pourquoi reste t elle incapable de réagir jusqu’à ses 28 ans face à ce père incestueux ? Comment peut elle faire comprendre aux autres ce qu’elle a subi ? Comment faire comprendre qu’on ne sort pas indemne d’une telle agression ? Que la vie reste chaotique longtemps après ?
La narratrice tourne et retourne ces questions en quête d’une paix inaccessible. Pour cela elle ne s’épargne et ne nous épargne aucun détail et décrit les scènes d’inceste avec une précision clinique. C’est qu’il s’agit de se libérer des soupçons qui pèsent sur les victimes : n’y aurait-elle pas trouvé de plaisir ? D’ailleurs cet homme était séduisant. Ne pouvait elle pas résister ? Ce qu’elle raconte est elle vrai ? Pas de témoin et le père incestueux n’a jamais reconnu les faits, d’ailleurs il n’a jamais véritablement reconnu sa fille en tous cas il ne lui a jamais accordé les mêmes droits qu’à ses autres enfants.
En somme, un roman ? Je ne le pense pas mais un récit bien plus fort et sans doute nécessaire.

Extrait : tentative de confidence à la mère

 

_ Ca s'est bien passé ? _ Moyen. _ Pourquoi moyen ? _ C'a été difficile. _ Qu'est-ce qui a été difficile ? _ Lui. Lui, il est difficile. _ Quoi en particulier ? _ Son caractère. _ Ah je sais. "Je sais" a tout foutu en l'air. Les mots sont repartis au fond de ma gorge. Le nœud s'est reformé. Je n'ai pas continué.

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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 10:20

Ce premier roman signé Romain Gary a été écrit entre 1941 et 1943 alors que son auteur combat comme aviateur des Forces Aériennes Françaises Libres sous son nom d'origine Roman Kacew. En 41, il est en Afrique du Nord et en 43, il est en Angleterre d'où il remplit des missions de bombardement avec la R. A. F. sur l’Allemagne.

L’action se déroule à Vilnius, ville d'origine de l'auteur, et dans la forêt près de cette ville en 1942-1943 pendant les combats de Stalingrad. Le jeune Janek Twardowski, âgé de 14 ans est envoyé par son père dans la forêt où un trou a été préparé pour mieux le protéger. Ses deux frères ont été tués par les Allemands, sa mère a été capturée et peu après, son père a été tué en cherchant à la libérer. Lorsqu’il rejoint les partisans, il suit son « éducation » qui consiste à apprendre toutes sortes de choses qui ne figurent pas dans les cursus d’institutions traditionnelles d’enseignement : survivre au froid et à la faim, aux bombes, aux massacres,  tuer...  Avec les Nazies c'est l'Europe de la culture qui disparait : la littérature, la musique, les grandes universités, l'humanisme.

Pourtant, Janek rencontre bien plus malheureux que lui : la jeune Zosia se prostitue pour soutirer vivres ou informations aux Allemands, mais elle y renonce par amour pour Janek ; le jeune juif Wunderkind, de son vrai nom Moniek Stern, est maltraité au milieu d’une bande de jeunes criminels à Vilnius. Pourtant, Stern « réhabilite » le monde en jouant de son violon devant Janek, et plus tard, lorsqu’il l’accompagne à la forêt, devant les partisans, mais il ne survit pas au froid de l'hiver en forêt. Janek rêve de paix et de musique, il écoute son ami Dobranski lire dans son cahier son livre en projet, Éducation européenne, et il entend au loin les canons de Stalingrad qui annoncent la victoire. "J'espère que je ne me ferai pas descendre avant d'avoir fini mon livre" confie-t-il à Janek comme en écho des circonstances dans lesquelles Gary a écrit ce livre. Le roman finit sur une paix retrouvée et une note d'espoir.

Extrait choisi : "Quand nous aurons des enfants, nous leur apprendrons à aimer et non à haïr.
- Nous leur apprendrons à haïr aussi. Nous leur apprendrons à haïr la laideur, l’envie, la force, le fascisme…
- Qu’est-ce que c’est, le fascisme ?
- Je ne sais pas exactement. C’est une façon de haïr.
- Nos enfants n'auront jamais faim. Ils n'auront jamais froid.

- Ni faim, ni froid.

- Promets-le-moi.

- Je te le promets. Je ferai de mon mieux.

Ce roman nous parvient après plusieurs rééditions, en 44 en Angleterre, en 45 en France puis en 56 dans une nouvelle édition. Il comporte de nombreux récits en abyme et la figure mythique du partisan Nadedja, sorte de symbole de la résistance, revient à plusieurs reprises en leitmotiv. Ce n'est sans doute pas le meilleur roman de Gary, mais on y trouve déjà l'humanisme viscéral de cet auteur.

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11 août 2021 3 11 /08 /août /2021 13:28

Quel magnifique premier roman ! J'en suis toute retournée. D'ailleurs, un roman ou un long poème ?

Le narrateur est un enfant, il est au bord de la mer, seul avec sa grand-mère et sa tante. Cette grand-mère qui l'humilie quand elle roule les r ou offre du foie haché en cadeau d'amitié à la famille du nouvel ami du jeune narrateur est son seul soutien. Elle l'abrite, le nourrit, le lave et lave son linge, mais ils ne se parlent pas. Sa tante vit recluse dans sa chambre, elle est laide et folle, l'enfant a surtout peur de lui ressembler un jour. Dans leur immeuble vivent aussi une très vieille dame avec son fils, ombre décharnée qui souffre de la même "maladie qu'Yves St Laurent", selon la grand-mère. À lui aussi, le jeune narrateur craint un jour de ressembler. Il écoule ainsi une vie mélancolique, observant le bonheur des familles sur la plage : "ce qui excitait [sa] curiosité, c'était de voir des parents avec leurs enfants. Le quotidien banal d'une famille normale". Sur sa famille à lui rien n'est vraiment dit : sa mère serait morte "exprès" ; de son père, il a des souvenirs fugaces et toujours vaguement inquiétants ;  de ses origines juives, restent quelques relents de personnes entassées, brûlées, mais tout cela reste imprécis, vagues, pas plus présent que les fourmis, que le jeune garçon observe patiemment et dont il tente de contrarier la route ou que les méduses que l'enfant triture avec un bâton lorsqu'il est avec son nouvel ami Baptiste ou encore que Vera le Playmobil qu'il est allé "inhumer" aux Vaches noires dans les sables mouvants qui ont commencé à engloutir Baptiste et on ne saura jamais si Baptiste en est sorti. Ce récit est plein de suggestions, mais de non dits et de détournements comme si le passé enseveli tentait de refaire surface dans la conscience du jeune narrateur. Cela donne des pages pleines de poésie et parfois de philosophie : "C'est l'automne sur le visage de Baptiste. Feuillage orange et fond bleu sur terre noire et gonflée. Baptiste s'est battu au club Mikey. C'est l'un des deux garçons rencontrés à la plage l'autre jour qui l'a obligé à renoncer pour quelques jours au rose élastique de sa pommette. J'ai du mal à comprendre pourquoi, quand une personne en frappe une autre, ce n'est pas celui qui a donné le coup qui en porte la trace."  

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7 août 2021 6 07 /08 /août /2021 19:18

Le roman de David Diop est une bien étrange histoire. Il nous entraîne d’abord sous l’Empire, en 1806, sur les pas d’un naturaliste français Michel Adanson. Ce dernier a brûlé sa vie pour réaliser son projet de rédiger une encyclopédie, négligeant sa famille et en particulier Aglaé, sa fille. Malgré ses efforts, un travail acharné et une mobilisation de tous les instants, le projet de sa vie ne verra pas le jour, déjà sa santé se dégrade.

Mais Michel Adanson a un secret, une face cachée et il ne veut pas et ne peut pas mourir sans transmettre à sa fille cet héritage. Suite au décès de son père, Aglaé reçoit en héritage des bibelots, des collections scientifiques, des meubles et tout un bric-à-brac dont on ne sait à quoi il pourra servir. Mais, encore attachée à son père, elle finit par découvrir, dans un tiroir à double fond, un marocain dans lequel son père raconte une partie de sa vie, alors qu’il était un jeune scientifique de 23 ans.

C’est le point de départ d’un récit enchâssé, sous forme de feed-back qui nous ramène 50 ans en arrière, dans une expédition au Sénégal, à la rencontre de pratiques culturelles nouvelles, de rapports differents entre les hommes et avec la nature. Le jeune scientifique qu’est Michel Adanson est séduit, il plonge dans cet univers culturel inconnu, réinterroge son rapport à la négritude et apprend le Wolof pour une intégration plus complète.

Or, tandis que Michel Adanson fait un travail scientifique, d’autres Européens, des Anglais, des Français, sont au cœur de l’organisation du commerce triangulaire dont Gorée est la plaque tournante. C’est de Gorée que partent les bateaux chargés de femmes, d’enfants, d’hommes vers l’inconnu pour un voyage sans retour et dans des conditions inhumaines.

Un chef de village, Baba Seck, raconte à Michel Adanson l’histoire étrange et captivante de la « Revenante » : Maram a disparu de son village et malgré des recherches et des démarches diverses, elle n’a pas été retrouvée. Après trois ans, un émissaire d’un autre village a prétendu que Maram était revenue des Amériques après avoir été esclave.

Michel Adanson part en quête de cette « Revenante » en traversant une partie du Sénégal, avec une escorte et un jeune guide de sang royal parlant Wolof, Ndiak. Ce sera l’occasion de découvrir toute une culture, des villages, des cérémonies, des paysages et des traditions du Sénégal. Durant le voyage, Michel Adanson est foudroyé par une fièvre. Considéré comme mort, il est confié aux soins d’une guérisseuse.

Dès lors, le roman réoriente son objet. D’une part il donne un éclairage plus sombre des relations intra familiales au sein de la société sénégalaise mais aussi des comportements des Français installés dans des concessions, occupés à l’esclavagisme.

D’autre part, il vient décrire la naissance d’une passion fulgurante de Michel Adanson pour un amour sans lendemain mais qui restera une plaie douloureuse tout au long de sa vie.

Le roman de David Diop à travers une histoire très romanesque nous ouvre sur une Afrique captivante, différente, riche culturellement. Il aborde de façon aiguë la question de l’esclavagisme, des aspects sordides de la traite négrière et du rapport des Européens à la population africaine. Comme le regard d’Adanson, c’est notre regard de lecteur sur l’Afrique qui s’enrichit et se transforme au cours du récit : il dépayse et enrichit tout à la fois. Après l’inoubliable Frère d’Ame, David Diop nous offre ici une nouvelle pépite littéraire.

Extrait choisi : "Je me crus sous le coup d’une nouvelle hallucination quand m’apparut une jeune femme que je jugeai spontanément très belle malgré l’emplâtre de terre blanche qui lui enlaidissait les joues et la bouche. Épargné par cette croûte blanche qui lui servait de masque, le haut de son visage révélait la noirceur profonde de sa peau, dont le grain très fin et brillant suggérait la douceur. Ses cheveux tressés rassemblés en chignon, son cou long et gracile lui donnaient le port d’une reine de l’Antiquité. La forme de ses grands yeux noirs fendus en amande, soulignée par de longs cils recourbés, me rappelait celle d’un buste égyptien que j’avais vu dans le cabinet de curiosités de Bernard de Jussieu, mon maître de botanique. Ses iris, aussi profondément noirs que sa peau et qui tranchaient avec la blancheur de neige de ses prunelles, étaient posés sur moi comme sur une proie." (p. 122)

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5 août 2021 4 05 /08 /août /2021 13:28

La disparition en 2019 de la petite Kimmy Diore, six ans, fille de Mélanie Claux est l'affaire qui occupe la brigade criminelle de Paris, plus particulièrement Clara Roussel, la procédurière mais pas seulement : au moins les cinq millions d'abonnés à la chaîne Happy Récré où Mélanie Claux exhibe quotidiennement ses enfants sont aux abois. Une semaine plus tard, l'enfant est restitué, l'enquête est finie mais douze ans plus tard on retrouve Sammy Diore frère aîné de Kimmy devenu paranoïaque puis Kimmy, révoltée.



C'est que Kimmy et Sammy ont toute leur enfance vécu sous l'œil de la caméra, leur mère en a fait des enfants stars de leur chaîne You Tube Happy Récré et à ce prix, ils sont gavés de jouets dernier cri, de sucreries et divers gadgets car les voila devenus « influenceurs ». Leur mère, ex fan de Loft Story, est convaincue qu'elle fait ainsi le bonheur de ses enfants et elle ne voit pas le problème, l'argent rentre sans difficulté, la famille vit au milieu des étoiles et paillettes...

La clairvoyance d'Elise Favart la conduira en prison. La bienveillance de Clara Roussel la conduira à relâcher sa surveillance puis à contribuer à la réaction de la jeune Kimmy Diore.

Le récit progresse comme une intrigue policière mais une fois l’énigme résolue, il sort de ce cadre un peu convenu et le narrateur ou la narratrice, plein/e d’empathie prend en charge l’épilogue plus de dix ans plus tard, cette histoire, c'est le désastre des réseaux sociaux alliés de la société de consommation !
Un roman très éclairant et facile à lire.

Dialogue entre Clara et son collègue Cédric Berger :

"Hier soir, j'ai pris le temps de regarder  quelques vidéos. Je vais te dire, Clara, je ne pensais même pas que ça pouvait exister. Il faut le voir pour le croire, non ? C'est dingue... Sérieusement, est-ce que les gens savent que ça existe ?

_ Les gens, je ne sais pas. Mais des centaines de milliers d'enfants et de jeunes adolescents rêvent d'avoir la même vie que Sammy et Kimmy. Une vie sous le signe de la profusion.

_ Qu'en dit l'Académie ?

_ Justement, je voulais t'en parler. Mélanie emploie le mot "partager" à tout bout de champ. Elle dit "je vous partagerai ça tout à l'heure." ou "nous avons plein de super nouvelles à vous partager". Un usage qui vient de l'anglais mondialisé. Or, en français, on partage quelque chose avec quelqu'un.

_ En réalité, ils ne partagent pas grand chose, si j'ai bien compris...

Cédric marqua une pause et enchaîna, plus sérieux.

_ Avec le fric qu'elle s'est fait, elle n'a sans doute pas tord quand elle dit qu'elle a des ennemis.

Il se perdit un instant dans ses pensées avant de continuer.

_ D'ailleurs à ce propos, le type de Minibus Team, il était en vacances tous frais payés avec ses filles dans un hôtel-club pour la Toussaint, il rentre aujourd'hui."

Un roman très éclairant et facile à lire.

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17 juin 2021 4 17 /06 /juin /2021 11:23

Ce roman écrit en anglais en 2019 et traduit et publié en français en 2020, nous transporte dans le comté du Hampshire dans les années 30. Il prend appui sur des réalités historiques avérées : le personnage de Louisa Pesel, brodeuse pour la cathédrale de Winchester et ses broderies, l'art campanaire et ses subtilités mais aussi cette réalité de l'entre deux guerres où les familles restaient meurtries des disparitions de leurs pères, fils, maris, fiancés  ou frères et où les jeunes filles ne trouvaient pas de mari, car la population masculine était décimée tandis qu'un certain Hitler gravissait les marches vers le pouvoir en Allemagne.

C'est dans ce contexte que nous suivons la jeune Violet, déjà 38 ans mais "femme excédentaire", sans époux. Avec elle, c'est l'émancipation de la femme que nous suivons : elle rencontre des hommes lors de ses sorties "Sherry", elle fume, elle travaille comme dactylo et ne craint pas de formuler revendications et suggestions d'amélioration à son patron, elle a quitté la maison familiale pour s'installer dans une pension à Winchester et elle sait résister aux prières insistantes de son frère de rentrer pour veiller sur leur mère au caractère irascible. Elle sort de son isolement en rejoignant le club des brodeuses de Louisa Pesel, prend des vacances pour se lancer dans une randonnée en autonomie malgré la menace d'une sorte d'homme des cavernes nommé Jack Well. Elle s'est éprise d'Arthur, un sonneur de cloches, c'est un homme marié qui pourrait être son père, le scandale menace. Puis elle élève leur enfant en mère célibataire, occupant la maison familiale de Southampton rebaptisée "maison du péché" par les voisins, avec ses amies, Gilda et Dorothy qui forment un couple, bravant, elles aussi, les qu'en-dira-t-on.

"Per angusta, ad augusta" dirait la prof de latin Dorothy !

Est-ce parce qu'il est si anglais ou parce qu'il tourne sans cesse autour des questions de mariage, de famille et de femmes en quête d'indépendance, ce roman rappelle par bien des aspects les romans de Jane Austen pour notre plus grand plaisir.

Extrait choisi : "Pour Violet, la broderie était comparable à la dactylographie, en plus satisfaisant. Il fallait se concentrer, mais une fois qu'on était suffisamment experte, on trouvait son rythme et on ne pensait plus qu'à l'ouvrage qu'on avait devant soi. La vie se résumait alors à une rangée de points bleus qui se muaient sur la toile en une longue tresse, ou à une explosion de rouge qui se transformait en fleur. Au lieu de taper des formulaires pour des gens qu'elle ne verrait jamais, Violet faisait grandir sous ses doigts des motifs aux couleurs éclatantes."

 

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5 juin 2021 6 05 /06 /juin /2021 12:01

Sido, c'est le titre de ce recueil, écrit par Colette en 1929 pour évoquer son enfance et sa famille. Certes l'ouvrage se compose de trois chapitres, "Sido", "Le Capitaine" et "Les Sauvages" accordant aux fils et au père une partie a priori égale à celle qui est consacrée à la mère, Sido mais  l'ensemble est clairement dominé par l'image de Sido, de sa complicité avec l'autrice enfant dans leur jardin rempli de fleurs et d'échos.

Pour recréer par l'écriture, ce jardin d'Éden de sa maison natale, Colette alors qu'elle est désormais âgée de 56 ans, retrouve les mille et un noms et couleurs des plantes cultivées par sa mère  : "O géraniums, o digitales... Celles-ci fusant des bois taillis, ceux-là en rampe allumés au long de la terrasse, [...] "Sido" aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la  croix-de-Malte, des hortensias et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge, encore qu'elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais" Elle ajoute aussi quelques " bulbes de muguet, quelques bégonias et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules" sans oublier les arbres, "bosquet de lauriers-cerises dominés par un junko-biloba."...

Au milieu de ce jardin d'Eden, Sido telle une majestueuse déesse, "repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui tombait sur son dos, retenue à son cou par un ruban de taffetas marron, et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard gris, son visage couleur de pomme d'automne.  Sa voix frappait-elle  l'oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes ? Ô ¨surprise, ô certitude... D'une nue à gauche une voix de prophète enrhumé versait un "Non, Madame Colê...ê...tte !" qui semblait traverser à grand peine une barbe en anneaux, des pelotes de brumes, et glisser sur des étangs fumants de froid." 

Colette fait ainsi renaître les sensations de son enfance et avec elles tout un passé pourtant révolu. En effet, cette déesse-mère qui lui apprenait la vie et la nommait "mon Joyau-tout-en-or" finit par mourir laissant après elle son "Capitaine" qui "l'aimait sans mesure" mais qui "ne s'intéressait pas beaucoup, en apparence du moins, à ses enfants" et sa fille aînée "habitée par le fantôme littéraire des héros" et mal mariée, son fils aîné, un "sauvage" devenue médecin, son fils cadet, resté "sauvage" bien après l'enfance et notre Colette dont la plume magique fait renaître son enfance dans le paradis de la maison natale de Saint-Sauveur-en-Puisaye que j'espère visiter un jour.

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18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 16:47

"C'est vers la fin de l'été que je commence à me demander si les chasses n'ont pas laissé une empreinte, pas

seulement une empreinte historique, sociale, comme le mépris des femmes seules ou la peur des vieilles femmes, mais quelque chose d'autre, une trace plus profonde, une empreinte occulte dans la psyché des femmes", dit la narratrice évoquant les chasses aux sorcières. On imagine, comme elle, des coutumes médiévales d'une époque encore tout juste civilisée, mais avec elle on découvre que non, les chasses aux sorcières ont parcouru toute l'Europe à l'époque dite "moderne", du XVIe au XVIIIe siècle, jusqu'au temps de Voltaire et du dictionnaire philosophique !   Alors la narratrice se prend à examiner sa vie et celle de ses amies sous cet angle : l'impact de ces deux siècles de chasses aux sorcières. Elle explore sa jeunesse et détaille les quatre années de la 5e à la 2de, où elle a subi le harcèlement scolaire de plus en plus féroce et le déni au sein de sa famille. Son père apprenait à son frère des stratégies d'autodéfense pour se protéger, il n'avait jamais pensé à les lui enseigner, préférant ignorer le mal dont elle souffrait, même face à l'évidence. Ces pages sur cette adolescence martyre sont particulièrement poignantes et réalistes.

Extrait :

"JE NE DIS PAS
Aujourd'hui, on m'a bousculée. Aujourd'hui, on a jeté mes livres par terre. Aujourd'hui, on a cassé mon stylo. Aujourd'hui, on m'a donné une gifle. Aujourd'hui, on m'a bousculée, aujourd'hui on a vidé mon sac par-dessus la rambarde, aujourd'hui... "

La narratrice évoque ensuite ses tentatives de reconstruction par la psychanalyse et par la méditation puis s'intéresse aux relations de couples et réunit ses amies Claire et Betty pour explorer la question, mais sans cesse revient cette notion de "complexe de la sorcière"... Le burn-out de Betty lui aussi n'en est-il pas un effet ? Le nom qu'on lui donne en dit déjà long ! 

Longs extraits en ligne, ici : https://www.google.fr/books/edition/Le_Complexe_de_la_Sorci%C3%A8re/AvS7DwAAQBAJ?hl=fr&gbpv=1&printsec=frontcover

J'ai bien aimé cette approche très singulière de la condition féminine et les pages consacrées au harcèlement scolaire  sont particulièrement éclairantes et bien écrites.

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2 mai 2021 7 02 /05 /mai /2021 13:23

Près de 400 pages pour que les hommes comprennent aux quatre coins du monde qu'ils deviennent "le sexe faible" ! Les femmes en effet sont doté dans ce roman d'une arme redoutable : un faisceau électrique les parcourt si bien qu'elles peuvent tuer un adversaire du bout des doigts.

Publié chez Calmann Lévy, ce roman a été traduit de l'anglais. Je ne peux pas dire que cette écriture m'ait séduite. Quant au sujet, il permet de parcourir  la condition féminine telle qu'elle est aux quatre coins du monde, c'est son atout. L'idée du faisceau électrique comme outil de pouvoir me semble tout même très kitch et surtout l'idée de regagner du pouvoir dans la société en rabaissant, torturant ou tuant les hommes est particulièrement déplaisante. L'élévation de l'une des femmes, Eve, dans un statut de messie guérisseur ne parvient pas à compenser ces travers, au contraire. Certes, c'est un roman mais sur cette question de la condition féminine il y a sans doute mieux à faire.

Bien sûr, c'est mon point de vue et chaque lecteur a le sien. Je serais curieuse de connaître d'autres avis

Voici un extrait  :

"Roxy comprend sur le champ et sans la moindre ambiguïté ce qui est arrivé à Ricky.
Il est devant la télé, allumée, mais sans le son. Il a un plaid sur les genoux, et des bandages en dessous ; le docteur est déjà passé.
Il arrive que des filles qui travaillent pour elle, en Moldavie, se fassent coincer par des types. Roxy a vu que ce que l’une d’elle avait fait aux trois hommes qui s’étaient relayés pour la violer. Sous la ceinture, ce n’était plus que des chairs calcinées et des motifs de fougères sur les cuisses, dans les tons rose, marron, rouge vif et noir. Il s’en tirera probablement. Ce genre de blessure finit par cicatriser. Roxy a cependant entendu dire qu’ensuite les choses pouvaient s’avérer compliquées."

C'était une sélection envoyée par la Kube, j'espère que les suivantes seront plus à mon goût.

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18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 11:02

Les tribunaux regorgent de ces faits divers plus sordides les uns que les autres, relayés ensuite par la presse. La fascination / répulsion des lecteurs alimente même la presse à scandale.

Dans ce roman, l'auteur ne nous épargne rien de l'horreur des crimes - passages cauchemardesques ! _  mais il laisse parler son personnage, Duke, victime devenue coupable et le relai de cette voix devient vite l'essentiel.  Duke écrit sa propre histoire de sa cellule alors qu'il est condamné à la prison à perpétuité, il ne s'adresse à personne de précis, c'est une parole cathartique par laquelle il affonte son "démon" hérité de la "colline aux loups" et se souvient de "la chaleur"  du "nid" où il dormait avec ses frères et sœurs, de la tendresse de sa sœur Clara, de la nature, de l'amour de son amie Billy, de Pete et Maria, sa famille d'accueil. Il alimente son récit de ses lectures, le Traité du Purgatoire Sainte Catherine  puis Les Confessions de St Augustin.  En effet, Duke raconte sa vie de sa petite enfance à sa mort sans jamais se départir de la question philosophique et morale du bien et du mal.

Sa parole dérange : il ne ponctue presque pas, il dispose d'un lexique limité et original. Le lecteur est bien obligé de prendre un peu de recul et c'est grâce à cela qu'il échappe à la fascination/ répulsion pour accéder avec Duke à des questions bien plus profondes, à une sensibilité, à un imaginaire, à un regard singulier et décapant, en somme à la condition humaine et à l'humain. 

Avec ce roman, on songe à tour de rôle à L'Etranger de Camus, au Dernier jour d'un condamné de Hugo et plus encore à Crime et Châtiment de Dostoevski.  Mais ici la langue épurée du héros nous fait accéder à une œuvre tout à fait singulière, bouleversante.

Extrait choisi : "Je me suis agenouillé et j'ai pris le sable dans mes mains ça faisait comme de l'eau solide. J'en ai passé sur mon visage, j'en ai goûté ça n'était pas bon. Je suis resté là à me rouler dedans et à approcher l'eau je sentais la force permanente du sel balayer mes instincts et je crois que j'aurais voulu mourir d'avoir rencontré autant de majesté. L'eau était froide j'ai été secoué par une vague je me suis retrouvé trempé et je criais dans l'eau lave-moi viens te battre avec le Démon." p 144

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