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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 09:59

Impatientes, patience, Munyal, patior, endurer, supporter, subir, souffrir, être victime.

Les trois impatientes de ce roman, "fiction inspirée de faits réels" sont contraintes à endurer, supporter, subir, souffrir et être victimes de la tradition patriarcale polygame et musulmane des Peuls. Sans cesse, on leur serine le même refrain "patience".

Ramla et Hindou sont demi-sœurs, Ramla aime les études, rêve de devenir pharmacienne et d'épouser Aminou, un futur ingénieur dont elle est amoureuse. Sa demi-sœur Hindou n'a pas de goût pour les études et se plaît aux activités féminines. Toutes deux sont mariées de force le même jour, leur père ne tolère aucune protestation, leurs mères les exhortent à obéir, leur propre sécurité de co-épouses du père, est en jeu. Le jour du mariage, elles doivent écouter les préceptes du mariage selon les pères et les oncles jusqu'à ce que les mères et belles-sœurs les poussent "sans ménagements" vers la voiture de leur mari.

Hindou a été donnée en mariage à son cousin Moubarak, elle ne quitte donc pas la "concession" où vivent les oncles et son père mais elle n'a pas le droit de revenir chez elle, même quand Moubarak la bat, même quand il couche avec une prostituée dans le lit conjugal. Elle sombre un temps dans une profonde dépression mais ce n'est qu'une porte de sortie provisoire. Lasse des exhortations à la patience, elle finit par partir, on ne sait où.

Ramla a été donnée en mariage à Alhadji , un homme politique riche et prospère, un homme de 50 ans, elle est sa seconde épouse. Contrainte de taire sa révolte, elle semble avoir adopté l'attitude de patience qu'on attend d'elle mais la jalousie de sa co-épouse, la "daada-saaré" finit par lui rendre la vie impossible. Elle finit par partir, elle aussi.

La 3e femme dont on entend la voix dans ce roman est Safira, la " daada-saaré" de 35 ans qui voit d'un mauvais œil arriver Ramla, la nouvelle épouse qui n'a encore que 17 ans.  Lorsque Ramda lui prend son tour, son walaande, la jalousie de Safira n'a plus de bornes.

Extrait : Le huitième jour, c’est mon tour. Mon walaande ! La lune de miel instaurée par la religion est achevée et, désormais, Alhadji doit se partager entre sa nouvelle épouse et moi. Je m’apprête à revoir mon mari.

Quand il m’a annoncé son désir de prendre une nouvelle épouse après vingt années de mariage, il avait pris une décision unilatérale qui, selon lui, n’avait rien à voir avec ma personne. Il s’en est arrogé le droit et a refusé d’en discuter. Par contre, j’étais libre de refuser cet état de fait et, en ce cas, il pouvait me libérer. Or, entre son envie de se remarier et son désir de me conserver, il avait déjà fait son choix. Il m’a rappelé que je ferais mieux d’être raisonnable et sage :

« Ouvre les yeux, Safira ! m’a-t-il dit. La polygamie est normale et même indispensable pour le bon équilibre du foyer conjugal. Tous les hommes importants ont plusieurs épouses. Même les plus pauvres en ont. Tiens ! Ton père est aussi polygame, non ? Si ce n’est avec moi, ça sera toujours avec un autre. Jamais tu ne seras seule chez un homme. Si tu étais un peu reconnaissante, tu remercierais plutôt Allah d’avoir été seule pendant toutes ces années. Tu as bien profité de ta jeunesse sans partage. C’est égoïste à présent de montrer de l’amertume. Et puis, serais-tu plus sage que le Tout-Puissant qui a autorisé les hommes à avoir jusqu’à quatre épouses ? Es-tu plus importante que les épouses du Prophète qui ont accepté dignement cette polygamie ? Penses-tu être un homme pour affirmer qu’on ne peut aimer plusieurs femmes à la fois ? »

Pourtant l'hospitalisation de Ramla rapproche un temps les deux femmes : " Comme toi, j’ai eu le cœur brisé le jour de ce mariage. Comme toi, je ne suis qu’une victime. Je ne suis qu’un caprice pour lui. À peine m’a-t-il aperçue qu’il a décidé que je lui appartiendrais, peu importe ce que j’en pensais. Mes parents non plus n’ont pas tenu compte de mes sentiments et n’ont pas entendu ma détresse. Je n’ai pas choisi d’être ta rivale ou de te prendre ton époux.

— Je ne savais pas. J’en suis désolée. Mais tu sais, tu es encore jeune et…

— Je ne suis plus jeune. On m’a volé ma jeunesse. On m’a volé mon innocence.

— À moi aussi."

Ce roman polyphonique évoque la condition féminine dans les peuples musulmans polygames au XXIe siècle, à l'époque du smartphone, de l'Internet, des voyages intercontinentaux en avion. On pourrait l'oublier tant la réalité évoquée dans ce roman est rétrograde ! À plusieurs reprises, j'ai même pensé aux Lettres Persanes de Montesquieu, seuls manquent les eunuques ! Le recours à des Marabouts et à des pratiques magiques invraisemblables accroît encore cet effet d'un autre temps. Comment des mondes aussi distants peuvent-ils coexister, même à l'ère d'internet et des voyages en avions ?

Ce roman se lit très vite et sans peine, l'écriture est classique, la construction polyphonique explore diverses dimensions de la polygamie musulmane mais c'est un pamphlet très puissant dont on ne sort pas indemne.

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