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11 juillet 2023 2 11 /07 /juillet /2023 19:03
Lasse de son poste de secrétaire de direction, Claire Bodin s’est reconvertie pour, après six mois de formation, devenir professeur de secrétariat comptabilité à l’IME de l’embellie en 2012.
Déjà on peut mesurer l’illusion créée par cette institution : comment enseigner le secrétariat comptabilité dans un tel institut médico-éducatif ? Pire encore, comment enseigner dans ce type d’institut après seulement six mois de formation et sans le moindre soutien d’une quelconque équipe éducative ?
Pourtant, Claire fait merveille. Elle parvient à établir avec son petit groupe une relation de confiance mutuelle telle que les jeunes élèves prennent plaisir à apprendre du vocabulaire à lire le Petit Prince, et même à jouer à la marchande. Arrivé en septembre 2016, Gabriel Noblet, toujours tête baissée, toujours prostré, finit par s’ouvrir. Il faut dire que Claire ne néglige pas le criant besoin d’affection qu’il manifeste ! Elle le prend dans ses bras lorsqu’il arrive vers elle, les bras tendus. Sans se méfier. Elle lui donne son numéro de téléphone et échange même avec lui quelques SMS.
Tout bascule lorsque la mère de Gabriel, contacte la directrice, la mal nommée Madame Joyeux , pour se plaindre de l’attitude de Claire… peu après, Claire apprend le suicide de Gabriel chez lui pendant les vacances.
Le titre du récit est déjà un programme : comment se défendre lorsque l’on est innocent ? Le suicide de Gabriel est la marque de l’impuissance d’un innocent. Et la directrice, les parents, tous se défaussent sur Claire, désignée comme coupable avant même d’être jugée. Le récit, fondé sur une histoire vraie, se présente alors comme une chronique judiciaire où l’autrice ménage une telle tension que le livre se lit d’un trait : on s’enthousiasme, on se révolte, on se décourage, on se sent perdu avec l’héroïne à qui rien n’est épargné.
Je connaissais Alice FERNET par son chef-d'œuvre Grâce et dénuement, je découvre ici une autre œuvre. Entre les deux on retrouve la préoccupation de l’accès à la lecture pour ceux qui en sont le plus éloignés. Sujet ô combien passionnant !
 
Extrait choisi : "Dans la cour, l’enseignante s’assoit sur un muret et observe le groupe d’élèves. S’ils partagent tous un caractère identifié qui les a réunis à L’Embellie comme des compagnons d’infortune, la diversité de leurs tempéraments et de leurs aptitudes troublerait ceux qui veulent établir des généralités. Il n’y a pas de généralité, aucune personne n’est déterminée par son code génétique, quel qu’il soit, son histoire s’écrit et continue de la créer. Grégoire est silencieux et indépendant. Il n’a en tête qu’une seule idée : trouver un travail et vivre chez lui, peut-être en colocation, pourquoi pas, il faudrait inventer quelque chose. Il parle peu et écoute beaucoup. Au-delà de ses difficultés, on perçoit au fond de son œil l’éclat d’une perspicacité. Derrière ce visage stigmatisé vibre une personnalité que le handicap ne dépouille pas de sa luxuriance. Certainement il est observateur. Il est doux aussi. Sa réserve se révèle être une délicatesse, il possède la politesse du cœur. Arthur, au contraire, a besoin à la fois de parler et d’être entouré, parce qu’il est fier et meurtri, fragilisé par ses aspirations. Il souffre d’être comme il est, enfermé dans quelque chose qui résistera toujours, une forme inexorable de son être qu’il voudrait briser, piétiner par terre, pour renaître. Mais il sait qu’on ne renaît pas, c’est insupportable. Il se met facilement en colère contre ceux qui ne voient que sa forme et oublient son élan. Il entend établir le contact sur un pied d’égalité. Claire éprouve pour lui une grande estime en même temps que de la compassion, c’est une conjonction inhabituelle de sentiments. Ils me font vivre des émotions rares, raconte-t-elle à son mari, et c’est à Arthur en particulier qu’elle pense. Martin est en grande difficulté, certains jours il est presque prostré. Alicia est timorée alors même qu’elle est, de tous, la plus adaptée à une scolarité classique. Dommage que ses parents ne se soient pas plus engagés pour la maintenir en milieu ordinaire, ici elle ne progresse pas plus que ceux qui sont empêchés, regrette Claire. Louise et Lucie sont joyeuses et pimpantes, expansives, mais l’une est combative quand l’autre est soumise. Il faut se bagarrer, répète Louise, et cela fait rire son amie qui a simplement envie de se sentir bien où elle est. Pour se sentir bien, il faut justement batailler, explique Louise. Plus tard elle veut faire de la politique."
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5 juillet 2023 3 05 /07 /juillet /2023 10:47

Le titre de ce roman annonce par avance l'absurde de l'action, qu'elle soit projet ou ordre à exécuter. En effet, deux narrateurs prennent en charge le récit en alternance : d'une part, Séraphine qui avec son époux Henri, leurs deux garçons et leur fille Caroline, mais aussi avec Rosette, la sœur de Séraphine et son époux, Louis, quittent leur banlieue parisienne pour un eldorado, une terre promise, en Algérie.   D'autre part, un soldat dont on ignore tout sauf que, comme ses camarades, il n'est "pas un ange" comme le leur rappelle leur capitaine dont le comportement n'a rien à envier à ceux que plus tard, on nommera "Nazies"

À travers ces deux narrateurs qui ne se croisent jamais, l'auteur nous fait découvrir une période rarement évoquée, celle de la colonisation de l'Algérie au XIXe siècle, vers 1845. Tous les chapitres ont en alternance ces mêmes titres entre parenthèses : (Rude besogne) (Bain de sang)  et l'on devine vite quel titre annonce le récit de quel narrateur.

Séraphine raconte le dur apprentissage de la vie de colons : trois mois dans un campement sous tentes militaires : pluie, boue, odeurs pestilentielles, "comme si chacun de nous, pauvres et naïfs apprentis colons à peine débarqués, était en train de pourrir et de se décomposer".  Ensuite, la vie se poursuit sous un soleil de plomb dans des cabanes de bois entourées de palissades  où le choléra fait rage et décime la famille de Séraphine, enfin les attaques de rebelles et le massacre de Rosette et de son nouveau mari. "Sainte et sainte mère de Dieu" tel est le refrain qui rythme le récit de Séraphine, longue descente aux enfers aux paragraphes non ponctués et sans majuscules.

Le récit du soldat, lui, est rythmé par le lancinant refrain, "  nous ne sommes pas des anges", réponse sollicitée par le capitaine pour justifier les pires exactions.

On songe à travers cette lecture à la terrible épopée des Raisins de la colère de J STEINBECK mais aussi à La Peste d'Albert Camus. Ici aussi tel le docteur Rieux, un médecin militaire tente tout ce qu'il peut pour sauver les colons :

"le nouveau médecin militaire à bout de remèdes de bonne femme n’avait rien trouvé de mieux que de nous conseiller de danser pour que le sang bouillonne dans nos artères, pour que la chair sue, élimine ses sueurs empoisonnées, rendez-vous compte à quoi la peur de mourir nous réduisait ! ce sinistre soir d’enterrement, nous avons donc laissé nos cinq enfants à la garde du vieux d’Aubervilliers, et Célestine, Rosette, Henri et moi, bien qu’épuisés par la chaleur et la tristesse de ce jour, sommes allés danser chez le Gaston Frick qui avait embauché un accordéoniste et qui pour quelques sous nous promettait du remue-ménage bien arrosé du coucher au lever du soleil

il fallait nous voir danser sans joie valses et polkas, fantômes de chair triste s’agitant au milieu d’autres fantômes de chair triste, et nous échauffant le sang au point d’en devenir écarlates, et suant toutes nos misères jusqu’à ce que l’accordéoniste en ait mal aux doigts et décide d’aller se coucher

on y croyait dur comme fer aux conseils du médecin, on avait les jambes en charpie, les paupières plus lourdes que du plomb, mais on ne cédait pas à la fatigue, il fallait lui faire peur à ce choléra, l’empêcher d’entrer dans notre corps par tous les moyens, et si par malheur il y était entré à quelque moment de la journée, l’en faire sortir par tous les pores de la peau en valsant comme des fous furieux

je ne sais pas combien de nuits nous avons dansé au son de cet accordéon qui n’avait plus pour nous sa sonorité habituelle, on se trémoussait sans écouter les notes de musique, tant il nous semblait que ce n’était pas un accordéon qui jouait mais bien plutôt une cloche qui sonnait le glas du coucher du soleil au lever du jour pour nous rappeler l’atroce vérité de nos vies humaines qui n’avaient jamais tenu et ne tiendraient jamais qu’à un fil

pauvres de nous

non, je ne sais pas combien de nuits nous avons perdu la tête dans les vapeurs enfumées de la taverne de Gaston, et je ne vous dirai pas combien de colons se sont retrouvés au cimetière, allongés pour l’éternité entre quatre planches de bois blanc

notre tombe, sur laquelle Henri avait planté une croix avec le nom de famille de Louis Callot

notre tombe a très vite été agrandie pour faire de la place à nos deux fils, morts d’une manière que je préfère taire, tant les mots seraient impuissants à décrire les souffrances de nos deux garçons qui ne demandaient qu’à profiter de la vie qu’Henri et moi leur avions donnée

sainte et sainte mère de Dieu, vous m’avez arraché la moitié de mon cœur"

 

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29 juin 2023 4 29 /06 /juin /2023 19:06

C’était l’heure des informations. La voix suave de la présentatrice annonça sur les ondes de France Inter un incendie dont l’origine n’était pas encore connue.

Celui-ci était survenu quelques minutes plus tôt quelque part dans le territoire français. Les locaux d’un établissement commercial avaient pris feu. Selon un bon nombre de témoins oculaires, une sorte de météorite avait jailli du ciel et s’était abattue sur le bâtiment qui abritait une entreprise. Était-ce le même feu du ciel qui avait détruit la ville biblique de Sodome ? L’archange Métatron, l’ange suprême de la mort et du pardon, avait-il enfin sévi ? Par ailleurs, Anne-Laure Combes avait prédit que le feu de Dieu s’abattrait sur Don Pietro et ses hommes. N’avait-elle pas exigé du ciel la destruction de tous les biens de ce redoutable criminel ? Le foudroiement était-il programmé depuis la menace ayant été proférée par l’épouse du diplomate ayant été kidnappé ? Était-ce réellement Armageddon ? Ainsi revenait-il à l’Honorable Baptiste Bisengu de l’Arnerie de Saint-Didier de clarifier ces phénomènes et faits hors du commun, dans l’attente de l’avis officiel mais énigmatique du Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (GEIPAN).

Titre : Midi-Pyrénées connexion Auteur : Gaspard-Hubert Genre : policier Sortie : 5 juin 2023

Jean Gandon

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23 avril 2023 7 23 /04 /avril /2023 16:54

"Les paumes à bourrelets de Lili, les moignons déformés de la mère Aldonza, les doigts durs de Charlotte Peloux avaient saisi ses mains, ses manches, son sac de mailles d’or. Elle s’arracha à toutes ces pattes et réussit à rire encore avec un air taquin : « Non, c’est trop tôt, ça gâterait tout ! c’est mon secret !… » Et elle s’élança dans le vestibule. Mais la porte s’ouvrit devant elle et un ancêtre desséché, une sorte de momie badine la prit dans ses bras : « Léa, ma belle, embrasse ton petit Berthellemy, ou tu ne passeras pas ! » Elle cria de peur et d’impatience, souffleta les os gantés qui la tenaient, et s’enfuit."

 

 

Cette scène est pour Léa, héroïne de Chéri, un véritable cauchemar. Elle se déroule peu après le mariage de Chéri, son jeune amant depuis quelques années. Le jeune homme a 25 ans, sa jeune épouse 19 ans or Léa, encore belle et fine pourtant, en a déjà 50 et fuit dans le passage ci-dessus la compagnie de ses amis dont la laideur liée à l'âge lui renvoie l'image de ce qu'elle voudrait éviter. Avec Chéri, même s'il la traitait avec désinvolture, elle s'était toujours sentie jeune et belle. Lui parti, elle tente de donner le change en prétendant avoir un secret, mais c'est vain, elle languit et tremble de vieillir. Lorsqu'il lui revient, une nuit, et qu'ils se disent combien ils s'aiment, mieux vaut qu'il ne revienne pas.  Il ne faut pas gâter le charme.

Ce roman, publié en 1920, a suscité de nombreuses conjectures sur sa dimension autobiographique, mais est-ce si déterminant ? La finesse du traitement des personnages, la délicatesse de leur psychologie, la richesse et la précision et la poésie de la langue de Colette sont des atouts indiscutables      

 

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12 février 2023 7 12 /02 /février /2023 15:55

La pièce reprend l'histoire de l'empereur romain assez fidèlement mais Camus en fait une œuvre littéraire et philosophique au service de sa théorie de l'absurde.

Je présente ici cette pièce très célèbre à travers quelques citations choisies :

"Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux" I4

" tout, autour de moi est mensonge et moi, je veux qu'on vive dans la vérité. Et justement, j'ai les moyens de les faire vivre dans la vérité." I4

"Je n'ai pas tellement de façons de prouver que je suis libre." II9

"On est coupable parce qu'on est sujet de Caligula." II9

" Et près des femmes que je caresse, quand la nuit se referme sur nous et que je crois, éloigné de ma chair enfin contentée, saisir un peu de moi entre la vie et la mort, ma solitude entière s'emplit de l'aigre odeur du plaisir aux aisselles de la femme qui sombre encore à mes côtés"II 14

"Pour un homme qui aime le pouvoir, la rivalité des dieux a quelque chose d'agaçant. J'ai supprimé cela. J'ai prouvé à ces dieux illusoires qu'un homme, s'il en a la volonté, peut exercer, sans apprentissage, leur métier ridicule." III 2

 "On ne comprend pas le destin et c'est pourquoi je me suis fait destin" III 2

" Je sais d'avance ce qui me tuera. Je n'ai pas encore épuisé ce qui peut me faire vivre" III3

" Je crois que toutes [les actions] sont équivalentes" III 6

" Aimer un être, c'est accepter de vieillir avec lui. Je ne suis pas capable de cet amour"   IV 13

" On croit qu'un homme souffre parce que l'être qu'il aime meurt en un jour. Mais sa vraie souffrance est moins futile : c'est de s'apercevoir que le chagrin non plus ne dure pas. Même la douleur est privée de sens" IV 13

" Me voilà encore plus libre qu'il y a des années, libéré que je suis du souvenir et de l'illusion." IV 13

"Cette logique implacable qui broie des vies humaines pour parfaire enfin la solitude éternelle." IV 13

" Je n'ai pas pris la voie qu'il fallait" IV 14  

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12 février 2023 7 12 /02 /février /2023 14:37

"Certains ne deviennent jamais fous ... Leur vie doit être bien ennuyeuse." c'est la déclaration de Charles Bukowski choisie par l'auteur comme exergue de son roman.

Ce roman est effet est le récit d'un enfant dont les parents vivent un amour fou et une existence à sa mesure rythmé par danse, musique, alcool, fêtes, château en Espagne ... à en perdre la tête. L'enfant dans cette affaire est à la fois témoin, complice, victime et bénéficiaire : faute d'adaptation à l'école, sa mère lui a accordé une "retraite anticipée" qui lui permet de participer aux aventures familiales, toujours accompagné de la demoiselle de Numidie, "Mademoiselle Superfétatoire". Un sénateur, surnommé "L'ordure"  est l'ami protecteur de la famille, il participe aux fêtes et aux frais. Mais un jour, un huissier se présente au domicile du couple et la vie bascule... 

Ce roman tourbillonnant, pétillant, drôle, spirituel et pourtant tragique a remporté plusieurs prix en 2016 mais je ne le découvre que maintenant au hasard de pérégrinations en librairie. Il a pourtant été adapté au théâtre et au cinéma !

extrait choisi : "Elle s'extasiait de tout, trouvait follement divertissant l'avancement du monde et l’accompagnait en  sautillant gaiement. Elle ne me traitait ni en adulte, ni en enfant mais plutôt comme un personnage de roman. Un roman qu'elle aimait beaucoup et tendrement et dans lequel elle se plongeait à tout instant. Elle ne voulait entendre parler ni de tracas, ni de tristesse.

_ Quand la réalité est banale et triste, inventez-moi une belle histoire, vous mentez si bien, ce serait dommage de nous en priver.

Alors je lui racontais ma journée imaginaire et elle tapait frénétiquement dans ses mains en gloussant :

_ Quelle journée mon enfant adoré, quelle journée, je suis bien contente pour vous, vous avez dû bien vous amuser !

Puis elle me couvrait de baisers. Elle me picorait, disait-elle, j'aimais beaucoup me faire picorer par elle. Chaque matin, après avoir reçu son prénom quotidien, elle me confiait un de ses gants en velours fraîchement parfumé pour que toute la journée sa main puisse me guider" 

 

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16 octobre 2022 7 16 /10 /octobre /2022 15:08

Clara lit Proust est le récit d’une épiphanie : la découverte de La Recherche du temps perdu par Clara jeune coiffeuse du salon chez Cindy à Chalon sur Saône, épouse d’un pompier est pour elle une révélation lumineuse. Sa vie tout entière s’en trouve bouleversée. Rien pourtant ne semblait l’y préparer. On peut lire ce livre comme une apologie du pouvoir de la lecture et surtout comme une épiphanie : « L’affaire est de se libérer soit même : trouver ses vraies dimensions, ne pas se laisser gêner » est la citation de Virginia Woolf que l’auteur place en exergue.

Mais ce serait oublier Proust, omniprésent dans ce livre. Les personnages du salon, la patronne Mme Habib, la collègue Nolwenn, le collègue Patrick mais aussi la voisine du bar tabac Lorraine et bien sûr les clientes, Claudie en particulier, semblent avoir une sorte de lointaine parenté avec la duchesse de Guermantes, la tante Léonie, Odette, Charlus, Swann et les autres. C’est comme si le regard de Proust sur les êtres se portait aussi sur ces personnages modernes. Un entrelacs se dessine peu à peu entre le monde de Clara et celui de Proust dont des extraits de textes sont régulièrement cités, lus par Clara. Pourtant au contraire de l’écriture de Proust, l’auteur privilégie ici les chapitres courts voire très courts, les phrases brèves alors même que la longueur et la complexité des phrases de Proust est maintes fois rappelée, au début comme un frein à la lecture puis comme une trace de l’extrême précision de ses évocations. Proust est mort le 18 novembre 1922, bientôt 100 ans mais on voit bien ici qu'il n'a pas disparu.

Tout cela donne à ce roman l’effet d’une petite friandise qu’on aurait bien tort d’ignorer.

Extrait choisi : « Mme Habib dans son salon à neuf heures du matin ressemble à une femme jouant au casino le samedi soir. Chemisier de soie havane ou léopard, bracelet faisant cliqueter ses moindres gestes et Shalimar, beaucoup de Shalimar, tellement de Shalimar que le parfum, imprégnant l’endroit, en est devenu la marque autant que son carrelage blanc à effet marbré ou les deux notes de son carillon à l’entrée. Son maquillage excessif accentue l’expression de fatigue de ses yeux sortant légèrement de leurs orbites. Sa voix est enrouée, cassée par la cigarette comme à la fin d’une journée passée à attendre. Son teint est bistré par la poudre autant que les séances sous les lampes, Madame Habib est accro au bronzage ( aux beaux jours, à la pause déjeuner, il n’est pas rare de la voir, place de la Libération, assise à un bout de banc pas encore à l’ombre, déguster sa salade de riz, le visage offert au soleil). »

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21 août 2022 7 21 /08 /août /2022 21:26

Algérie,la conquête relate des événements passés, une histoire oubliée, même si ce n’est ni la conquête romaine de l’Algérie, celle des vandales, des arabes quand la population était berbère ni,au XVIe siècle,la domination espagnole.


La conquête en question ici est celle de l’Algérie par la France au XIXe siècle.
En 1830, l’Algérie est un État autonome intégré à l’empire ottoman. Elle est redoutée en raison de multiples actes de piraterie qu’elle exerce en Méditerranée.
Pour les peuples européens qui commercent en Méditerranée, l’Algérie est un élément qu’il faut contrôler et dont il faut vite arrêter les exactions.
C’est un événement diplomatique_le dey d’Alger frappe avec son chasse mouche le consul de France_ qui conduit Charles X à enclencher le processus de la conquête de l’Algérie.
Le 14 juin 1830, le corps expéditionnaire parti de Toulon comprenant 65 000 hommes à bord de 460 navires débarque à l’Est d’Alger, à Sidi Ferruch.
Les soldats français font face à des forces arabes et turques importantes de 40 000 hommes qui connaissent le terrain. Après 20 jours de combat, les troupes françaises obtiennent le 5 juillet la reddition du dey d’Alger
Pour la France, la conquête et la prise d’Alger qui avait pour but d’arrêter la piraterie et ainsi sécuriser la Méditerranée pour le commerce va évoluer en une opération militaire plus globale visant à occuper toute la côte, d’Oran à l’Ouest jusqu’à Bône à l’Est.
En France, sur la même période, des événements font tomber le gouvernement de Charles X et c’est le roi Louis-Philippe qui lui succède.
L’opération militaire française de sécurisation de la Méditerranée est réussie. Pourtant, bien que la France dispose d’une force militaire importante, le processus de conquête de l’Algérie va être entravé par le refus de soumission des peuples autochtones. La figure de la résistance à l’occupation française sera représenté par Abd el Kader. Proclamé sultan et calife en 1832, il mène une lutte permanente contre les forces françaises et travaille à l’unité des tribus jusqu’à décembre 1847, année où il décide de se soumettre.
L’auteur relate bien les violences exercées par les différents protagonistes sur toute la période de colonisation.

A travers ce livre on comprend mieux les difficultés que l’État français a rencontré avant d’arriver à une relative stabilité nécessaire à l’établissement d’une colonisation prospère et l’instauration d’une administration civile du pays.
A travers cet ouvrage on découvre aussi des personnages connus qui prennent ici une épaisseur particulière. Ainsi, Louis Philippe qui était prêt à abandonner l’Algérie et opte finalement pour une colonisation totale. Napoléon III qui souhaite l’assimilation des populations. « au lieu de suivre l’exemple des Américains du Nord qui poussent devant eux jusqu’à ce qu’elle soit éteinte la race abâtardie des Indiens, il faut suivre celui des Espagnols du Mexique qui se sont assimilé tout le peuple indigène».Abd el Kader apparaît ici dans toute sa complexité,à la fois un religieux, un politique et un guerrier.
D’autres protagonistes comme Yussuf ne sont pas connus mais entraînent le livre dans une dimension romanesque. De même, les témoignages de nombreux militaires viennent illustrer leur engagement et leur courage presque insensé dans des combats où certains perdront la vie.
Pour conclure, « Algérie, la conquête » m’a permis de sortir de la représentation que j’avais de la conquête de l’Algérie que je croyais jusqu’ici avoir été plutôt aisée et brève. Le processus de colonisation est clairement expliqué et donne aussi les prémices de ce qui aboutira aux accords d’Evian et à l’indépendance de l’Algérie.

 

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31 juillet 2022 7 31 /07 /juillet /2022 15:20

Comment désigner cette œuvre parue 1990 et publiée par Gallimard en 1994 ? Roman d'Amour ? notes d'écrivain ? Il s'agit en effet d'un dialogue entre Philip (l'auteur ?) et successivement plusieurs femmes, fictives ou réelles, anglaises, slaves ou américaines, épouse légitime ou maitresses. Les sujets de ces dialogues sont les sujets chers à l'auteur et ils s'enchainent ici abruptement, sans véritable fil conducteur passant de la sexualité à la vie des juifs ou à l'écriture, de la tromperie à la littérature. Quelques mots en majuscules relancent de temps à autre la conversation : JE VAIS.... JE SUIS ... TU ... J’ÉTAIS ... J'AI... On ne peut pas dire que ce soit des mots très originaux mais peut-être ont-ils un sens. En effet il s'agit dans ce roman de mieux comprendre qui on est, quelle est la part de la réalité et celle de la fiction, du rêve et du réel et cela à travers un dialogue tantôt léger, tantôt très littéraire voire philosophique. Voila donc un roman qui interroge avec brio les limites du genre romanesque.

 

 

Extrait choisi : " L'une est une silhouette esquissée dans un carnet au fil de conversations, l'autre est un personnage très important empêtré dans l'intrigue d'un livre complexe. Je me suis imaginé, extérieur à mon roman, en train de vivre une aventure avec un personnage à l'intérieur de mon roman. Si Tolstoï s'était imaginé amoureux d'Anna Karénine, si Hardy s'était imaginé mêlé à une aventure avec Tess – écoute, je suis mes inclinations là où elles me mènent – ah, et puis merde. Que suggères-tu, que je me surveille ? Que je ne cède pas à cette sorte d'impulsion par peur de... peur de quoi ? D'une opinion éclairée encline à la lascivité ? Eh bien, ni par toi ni par personne d'autre, je ne serai jamais censuré de cette façon !

– Oh, l'hypocrisie du menteur pris en flagrant délit ! Cesse donc de faire ton foutu hypocrite et ne crie pas après moi – Je ne supporte pas que l'on me crie après ! Tu es coincé et tu essaies de me brouiller les idées ! "

Un film a été réalisé en 2021 à partir de ce roman, je ne l'ai pas encore vu. Il me semble qu'un tel roman pose quelques difficultés d'adaptation

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24 juillet 2022 7 24 /07 /juillet /2022 08:52

Ce court roman publié en mai 2022 mais écrit fin 1990, est comme un condensé de l’œuvre d'Annie Ernaux.

A la première personne, à l'imparfait et au passé composé, l'autrice raconte une aventure amoureuse vécue avec un jeune étudiant de trente ans plus jeune qu'elle : pour lui qui vient d'un milieu populaire, elle est une "bourge"exactement l'inverse de ce qu'Annie Ernaux a vécu avec son mari. Ils s'installent dans le studio d'étudiant du garçon, face à l'hôpital où des années plus tôt, Annie Ernaux avait  été sauvée d'une hémorragie après un avortement. Tous deux, ils prennent plaisir à observer quand ils sortent les réactions des gens, réactions qui confirment l'incongruité de leur couple. Elle se souvient alors avec délice de sa jeunesse où elle était scandaleuse à se promener entre ses parents dans une robe moulante, sans gaine ! Pour elle, leur relation est l'occasion de mesurer le temps, les années que lui n'a pas connues et que parfois elle revit avec lui tel un palimpseste, les années qu'il connaitra et qu'elle ne verra jamais aussi. Mais sans l'écriture, leur histoire serait incomplète : "Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu'à leur terme, elles ont été seulement vécues", précise l'autrice en exergue. Lorsque le jeune homme exprime le désir de faire un enfant avec elle, puisque désormais les progrès scientifiques l'autorisent, elle se souvient que depuis la naissance de son second fils, il y a vingt-huit ans, elle s'est promis de ne plus jamais avoir d'enfant. En somme, voilà une clé pour mieux lire et relire l'oeuvre d'Annie Ernaux.

extrait choisi : "À la différence du temps de mes dix-huit, vingt-cinq ans, où j’étais complètement dans ce qui m’arrivait, sans passé ni avenir, à Rouen, avec A., j’avais l’impression de rejouer des scènes et des gestes qui avaient déjà eu lieu, la pièce de ma jeunesse. Ou encore celle d’écrire / vivre un roman dont je construisais avec soin les épisodes. Celui d’un week-end au Grand Hôtel de Cabourg, d’un voyage à Naples. Certains avaient été écrits déjà, telle l’escapade à Venise, où j’étais allée pour la première fois avec un homme en 1963, où j’y avais retrouvé en 1990 un jeune Italien. Même l’emmener à une représentation de La Cantatrice chauve à la Huchette était le redoublement d’une initiation pratiquée avec chacun de mes fils, à leur entrée dans l’adolescence."

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