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19 août 2016 5 19 /08 /août /2016 14:11

Paru en 2011, ce roman relate globalement la même histoire que Mon traître que l'auteur a publié en 2008 mais cette fois l'histoire est présentée du point de vue de Tyrone Meehan qui dit dans le prologue daté du 24 décembre 2006 : "Si je parle aujourd'hui, c'est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu'après moi, j'espère le silence." L’expérience relatée est en effet douloureuse puisque membre actif de l'IRA, l'Armée Révolutionnaire Irlandaise, il a traversé les moments les plus difficiles de son histoire, combats armés contre des chars britanniques, emprisonnements sans jugement dans des conditions particulièrement sordides, torture, grève de l'hygiène, grèves de la faim, ...et pourtant Tyrone a fini par trahir. De malheureuses circonstances ont fait de lui une proie facile pour les services secrets britanniques et il s'est ainsi transformé de héros en traître durant plus de 20 ans. Lorsque la paix a été conclue, les britanniques ont jugé bon de discréditer les combattants de l'IRA en dénonçant la traîtrise de Tyrone et de deux autres personnes dont ils cachent le nom afin de créer les soupçons et d'interdire ainsi à l'organisation d'ériger quelques-uns des siens en héros ou en martyrs.

Le récit retrace à travers Tyrone l'histoire de l'IRA et de son organisation politique mais c'est aussi un hymne à l'engagement, à la solidarité, à l'humanité célébrés par une langue pleine de poésie où l'on croise de belles images bien saisissantes : "Gueule cassée, regard glace, Meehan vent mauvais" c'est le portrait de Patraig, le père de Tyrone (p 13), "le silence était en ruine", tel est l'effet ressenti par Tyrone encore enfant après les bombardements de Belfast par les Jerrys c'est à dire l'armée allemande (p 41)..

En somme, un roman nécessaire pour comprendre l'histoire de l'Irlande du Nord et une œuvre puissante comme le sont aussi Le Quatrième Mur et Profession du Père. Le métier de journaliste et les éléments de sa biographie se conjuguent dans l’œuvre de Chalandon à une plume à la fois délicate et acérée.J'espère qu'il écrira encore d'autres œuvres de ce type. Son seul roman de pure fiction m'avait semblé moins convaincant même si on y retrouve des thèmes récurrents chez Chalandon, comme celui de l'amitié ou celui de l'engagement.

Extrait choisi (et c'est un choix difficile !) : "Alors nous avons parlé de la misère. De la Grande Famine. Des enfants sans chaussures dans la boue. De la lèpre du pain, qui suinte au coin des bouches mal nourries. De mon père mort de givre. Nous avions une colère commune. Et la haine, aussi. Comme nous, Tom Williams avait fui son quartier. Une bombe loyaliste jetée sur un groupe d'enfants qui jouaient dans un parc. Il y avait eu des morts. Et c'est Terry Williams, son oncle, qui avait été emprisonné pour avoir défendu sa rue. Mais pas les tueurs protestants. C'était injuste. Tout était injuste...." p. 88

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18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 21:15
Kundera, Milan, La Valse aux adieux

La Valse aux adieux, est un roman écrit en tchèque en 1973 par cet auteur qui ensuite a écrit ses œuvres en français et qui a cette année-là quitté définitivement son pays. Il a lui-même revu cette édition en folio Gallimard.

L'histoire se déroule dans une station thermale, à l'automne, en cinq jours. Les huit personnages apparaissent à tour se rôle et se croisent immanquablement dans l'espace réduit de la station. L'histoire initiale se réduit à la situation de Ruzena, jeune infirmière qui se morfond dans cette ville où vu ce qu'on y traite (stérilité et problèmes de cœur), elle désespère de rencontrer quelqu'un d'autre que des vieillards ou des femmes stériles ! Mais deux mois plus tôt elle a couché avec un musicien de passage venu de la capitale. Elle est enceinte et aimerait bien que ce célèbre artiste reconnaisse la paternité. Celui-ci, Klima, marié à une femme très jalouse dont il est très amoureux n'est pas facile à convaincre... Sur cette trame se greffent divers épisodes au cours desquels les six autres personnages jouent un rôle plus ou moins volontaire dans l’histoire de Ruzena, une histoire resserrée, sans les digressions habituelles.

Plus que l'intrigue, ce sont surtout les personnages eux-mêmes qui retiennent l'attention : l'Américain Bertlef, riche et prodigue, peint des saints aux auréoles bleues et se trouve parfois lui même entouré d'un intrigant halo bleu. Le solitaire Jakub, quant à lui, a dû subir la prison à cause d'un faux ami qui ensuite à été exécuté mais Jakub avait une petite pilule bleue offerte par son ami le docteur Skreta pour en dernier recours échapper aux bourreaux en se suicidant. Cette pilule bleue ressemble à s'y méprendre aux pilules bleues tranquillisantes que prend l'infirmière Ruzena, Jakub va devenir coupable par accident ! Quant au fantasque docteur Skreta, ils soigne les femmes infertiles en sélectionnant les femmes auxquelles il injecte sa propre semence de sorte de Jakub est frappé par le nombre d'enfants qui ressemblent à Skreta dans la région! Ce sont les trois personnages les plus fascinants mais les cinq autres sont également de très beaux personnages.

Extrait choisi (page 321) : "Le gamin aux grandes lunettes était debout contre la fenêtre, comme pétrifié, le regard fixé sur la mare. Et Jakub s'avisa que ce gamin n'y était pour rien, qu'il n'était coupable de rien et qu'il était venu au monde, pour toujours, avec de mauvais yeux. Et il songea encore que ce pour quoi il en voulait aux autres était quelque chose de donné, avec quoi ils venaient au monde et qu'ils portaient avec eux comme un lourd grillage. El il songea qu'il n'avait lui-même aucun droit privilégié à la grandeur d'âme et que la suprême grandeur d'âme c'est d'aimer les hommes bien qu'ils soient des assassins."

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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 17:33
Brecht, Bertolt, La Résistible Ascension d'Arturo Ui

Je viens d'achever la lecture de La Résistible Ascension d'Arturo Ui traduit de l'allemand par Hélène Mauler et René Zahnd pour les éditions de L'Arche. Quelle histoire ! Chacun connaît aujourd'hui, avec plus ou moins de détails, la crise de 29, la montée du nazisme en Allemagne, la prohibition aux États-Unis, Al Capone et ses gangsters, Hitler et ses tristes sbires Göring et Goebbels... La pièce compose avec tout cela en 15 scènes écrites en vers blancs, précédées d'un prologue et closes par un épilogue dont le célèbre dernier vers

"Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde"

est traduit de façon plus allusive et plus proche du texte initial par :

"Le ventre est encore fécond d'où ça sort."

On le voit, la fable est sombre et la réalité qu'elle évoque (la montée d'Hitler au pouvoir) est rappelée et expliquée à l'issue des scènes par des tableaux montrés au public et écrits en lettres capitales). Pourtant la théâtralité de certaines scènes, voire le comique, conduisent à une sorte de mise à distance de cette sinistre réalité : le marché qui met Chicago à feu et à sang est le marché du chou-fleur ! dans la scène 6 Ui prend des leçons de diction et de maintien (à la manière shakespearienne) et la scène rappelle Le Bourgeois Gentilhomme. Dans la scène 13, la présence de UI et de ses sbires à l'enterrement du journaliste Dullfeet qu'ils ont fait assassiner, puis le chantage exercé sur l'épouse de Dullfeet et dans la scène 14 où Ui reçoit la visite en songe de Roma, son ami depuis 18 ans, qu'il a pourtant froidement assassiné, on se croit chez Shakespeare.

En somme, l'enjeu est bien d'attirer l'attention sur le processus qui a amené Hitler au pouvoir et de démonter que cette "ascension" était "résistible". Ainsi le "Troisième gars de Chicago" alors que lui et ses collègues n'ont pas su résister à Ui, déclare aux gars de Cicero (alias l'Autriche, prochain objectif de conquête de Ui) :

"Vous entendez, vous devez

Vous défendre, les gars ! Cette peste noire

Doit être stoppée ! Faut-il que le pays

Tout entier soit dévoré par cette épidémie ?"

Mais la pièce est d'autant plus efficace qu'elle ne se borne pas à son enjeu et exploite avec éclat les diverses potentialités du genre qu'est le théâtre. Écrite en 1941 mais déjà en germe en 1934, la pièce n'a été créée qu'en 1958. J'attends avec impatience de voir comment elle sera interprétée en 2017 par Philippe Torreton (Ui) dans une mise en scène de Dominique Pitoiset.

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 21:11
Echenoz Jean, Envoyée spéciale

Décidément j'aime beaucoup les histoires farfelues et si ingénieuses de Jean Echenoz. Voilà Constance kidnappée à Paris puis mise au vert dans la Creuse, puis cachée par des gardiens au sommet d'une éolienne pour la protéger des commanditaires de l'enlèvement. Il y a bien une demande de rançon mais le conjoint fait la sourde oreille, il y a aussi l'envoi de la dernière phalange d'un auriculaire (mais pas celui de Constance ! ), sans plus de succès. Lou Tausk, le conjoint en question a bien consulté un avocat (son frère) mais très vite il s'est mis en ménage avec la blonde secrétaire de l'avocat. Plus tard, quand son frère aura changé de secrétaire, il remplacera aussi la première par la suivante ! Pendant ce temps, Constance est envoyée en Corée du Nord pour jouer les Mata-Hari et aussitôt séduite par un haut dignitaire, Gang Un-ok elle n'a aucun mal à obtenir des confidences sur l'oreiller. Mais voici que Gang Un-ok est victime d'un processus "que l'on nomme plâtrage des éléments antiparti" dont je vous laisse découvrir les subtilités p 274/275 et c'est grâce aux gardes de Constance qu'il parvient à s'échapper. On les retrouve bientôt dans la DMZ et c'est là l’élément documentaire de l'histoire. En ce qui me concerne j'ignorais l'existence de cette zone paradoxalement démilitarisée mais truffée de mines.

Bref, Echenoz excelle à raconter des histoires rocambolesques mais ce que j'apprécie le plus, c'est qu'il s'amuse sans cesse avec le lecteur. Par exemple, P. 54 l'auteur s'associe au narrateur (?) et dit "nous, qui sommes toujours mieux informés que tout le monde, savons très bien où se trouve Clément Pognel. Nous n'avons eu aucun mal à le localiser"... ou encore page 293, il indique parlant de la DMZ "Tout au plus pouvait-on déduire de leur présence qu'outre les animaux rares déjà cités, devaient aussi traîner dans le coin quelques éléphants, pour les raisons exposées au chapitre 13." En effet, presque 200 pages plus tôt, alors qu'il évoquait la faune de la Creuse, il avait raconté les théories du docteur L Elizabeth, L Rasmussen sur la parenté des éléphants et ... des papillons. Plus loin, page 296, il traite le lecteur avec désinvolture déclarant à propos de Constance et d'Objat qui l'accompagnait pour traverser la DMZ "Dès cet instant, nous perdons leurs traces." (p 296)... Et le récit est sans cesse entrecoupé de ces clins d’œil qui lui donnent son relief et font le bonheur du lecteur qui se laisse mener comme les personnages.

Et l'on croirait entendre l'auteur parlant de ses personnages et de son intrigue lorsque p.124/125 Paul Objat dit à son Général "ça mijote [...] c'est comme en cuisine [...] Il faut surveiller de temps en temps, faire revenir, déglacer, rajouter des épices au bon moment [...] j'ai monté mon dispositif. J'ai dû prendre un peu de temps pour distribuer les rôles. ça ne se fait pas tout seul, un casting, ça se fignole, mais là je crois que ça va. Tout est en place et chacun joue sa partie. Ils n'ont aucune idée de ce qu'ils font, mais ils font tout comme je l'avais prévu. Parfait, a soupiré le général [... ] ça me rappelle le titre d'un roman de Balzac, s'est-il laissé aller, Les Comédiens sans le savoir, je ne sais pas si vous connaissez." ( p 124/125)

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 20:58
Daeninckx Didier, Passages d'enfer

Ce recueil de 21 nouvelles à chute paru en 1998 ne m'était pas inconnu : j'avais déjà eu l'occasion de faire lire et étudier "Solitude numérique", l'histoire d'une femme qui ne sait plus comment faire pour détacher son mari de l'écran de télévision. Sur les effets des écrans, j'ai découvert aussi une autre nouvelle que je trouve plus intéressante, "L’Écran crevé" et sur les ressources de l’informatique "L'image du fils" mérite le détour.

Je n'ai pas compris l'intéret de l'accident raconté dans "La psychanalyse du Frigidaire" et je n'ai pas aimé "Mobile homme" nouvelle qui, à elle seule, m’empêchera de recommander ce livre à des collégiens tant elle me semble voyeuriste, dommage !

En revanche, "Le Salaire du sniper" sur la presse et ses compromis avec la morale malgré le cynisme de la fin et "Passage d'Enfer" sur la déchéance sociale sont des nouvelles particulièrement fortes qui nous parlent d'aujourd'hui avec une parfaite maîtrise des contraintes liées au genre.

Extraits choisis de Passage d'enfer, la 21e nouvelle : " 12 mai 1998, boulevard Raspail. Guy Chaplain se soulagea dans l'édicule Decaux planté au coin de la sinistre rue Richard qui coupait le cimetière Montparnasse en deux parties inégales. Il se rajusta et déboucha sur le boulevard, face au lycée technique Raspail qu'il avait quitté avec quelques amis de rencontre, quelques mois plus tôt, avant que la mairie n'en mure les issues. Il fit une pause, dans le square triangulaire, puis se mit en devoir de remonter la rue Campagne-Première pour atteindre le boulevard Montparnasse avant que les restaurants n'aient absorbé les bataillons de spectateurs libérés par les cinémas. C'était le meilleur moment de la journée, pour la manche.(p.279/280)

13 mai 1998, 4 heures du matin, passage d'Enfer [...] Ce fut le couple habillé en Saint Laurent et Rabanne, des antiquaires des arcades Rivoli, qui eut l'idée de fêter dignement le trentenaire du 13 mai 1968 en érigeant une barricade au milieu du passage d'Enfer. Pedro usa de son prestige pour prendre la direction des opérations, et une petite troupe zigzagante se dirigea vers les grilles barrant l'entrée côté boulevard Raspail. Au son de l'Internationale, les conteneurs à ordures furent promptement traînés sur les pavés ainsi que des cageots, des emballages de fruits et légumes, des robots mixeurs, soigneusement empilés près du platane par l'épicier vietnamien et le vendeur d'électroménager. Un matelas compissé par tous les chiens du quartier, une vieille télé abandonnée et un frigo aux parois poisseuses d'huiles de fritures complétèrent le dispositif des émeutiers du petit matin. (p295-296)"

Je ne peux évidemment pas en dire plus car dans ces nouvelles, l'histoire est très resserrée, comme le veut la tradition.

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Publié par J. Bicrel - dans D
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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 16:22

Par ce roman publié en 1997, l'auteure nous fait découvrir la vie d'une famille de gitans relégués sur un terrain vague, en dehors du monde civilisé. Grace à son héroïne, Esther, une "gadjé" dont on ne sait presque rien (elle aurait un mari, et les gitanes se disent qu'il doit être très beau pour qu'elle ne le montre jamais et des fils que l'on ne voit pas davantage), on pénètre avec délicatesse dans le quotidien des gitans : leur fierté, leur mise à l'écart, leur promiscuité, leur pauvreté mais leur générosité lorsqu'ils invitent des plus pauvres à partager leur noël, leurs valeurs, le rôle des femmes, celui des maris, l'importance des enfants, le respect de l'aïeule ... Lorsque naît le petit garçon de Lulu, le père n'est pas admis à l'hôpital et son épouse l'est tout juste pour accoucher ; l'enfant n'est même pas déclaré à l'état civil, Lorsqu' Esther, qu' Angélique, la matrone du camp, finira par appeler "ma fille" parvient enfin à convaincre la directrice de l'école d'y inscrire la petite Anita, une porte semble enfin s'ouvrir mais peu après, les gitans sont chassés du terrain vague où ils séjournaient, Ester les voit moins régulièrement. Or, sa venue régulière au camp était pour les enfants puis pour tous un moment précieux car chaque semaine, elle lisait aux enfants de nouveaux livres et les écoutait réagir. A travers elle, le lecteur aussi découvre la sensibilité et l'intelligence de ces enfants avides de découvrir le monde et de rêver comme tous les enfants :

"Chaque mercredi (vers onze heures) Ester les installait l'un après l'autre dans la voiture. Elle laissait tourner le moteur et mettait le chauffage au plus fort. Tu vas bouziller ta batterie, disait Sandro. Tu crois ? s'inquiétait Esther. Il hochait la tête. Je coupe ? demandait-elle. Non ! hurlaient les enfants.Ils riaient. C'était toujours le même plaisir. La petite soufflerie ronflait. Esther prenait son livre. Ils ne bougeaient plus et hormis quelques reniflements, le silence était total. Elle ignorait qui, de la chaleur ou de l'histoire, les apaisait d'un seul coup, sans qu'ils ne demandent rien? Ils ne sont pas difficiles, se disait elle. Jamais ils ne réclamaient, jamais ils n'avaient soif ou faim comme d’autres enfants qui ont sans arrêt besoin de quelque chose . Elle lisait dans le calme. On entendait juste le ronflement d'air chaud. Les enfants avaient posé leurs mains sur leurs cuisses. "Un âne comme Cadichon est un âne à part. - Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne sont jamais que des ânes. ". Ils entraient petit à petit dans la chose du papier, ce miracle, cet entre deux-deux. "Il y a âne et âne. " Certaines tournures leur semblaient drôle. Ils riaient sans retenue. Esther ne s'arrêtait plus de lire pendant près d'une heure, et quand elle finissait, ils s'étiraient, revenant de l'autre monde, plus enveloppant, plus rond, plus chaud que celui dans lequel ils retournaient à peine sortis de la voiture et qui les mordait au visage comme un chien fou."p 110, 111, Babel, Acte Sud

En somme, un très beau roman, plein de délicatesse.

J Bicrel

 

Grâce et dénuement est une œuvre d’Alice FERNEY éditée chez   Actes Sud et parue en 1997. Alice FERNEY alias Cécile Brossollet est née le 21 novembre 1961, elle vit à Paris et enseigne à Orléans, elle a déjà publié chez Actes Sud Le Ventre de la fée (1993) et L’Elégance des veuves (1995).

Sujet :

                C’est l’histoire d’une bibliothécaire du nom d’Esther, une « mangeuse de livre » qui un jour a commencé à faire la lecture aux enfants dans un camp de gitans. Au début, les parents étaient réticents mais ils la laissaient faire pour le plus grand bonheur des enfants. Suite à cela, les principaux membres du camp se sont mis à l’apprécier et à la considérer de la famille. Tout les mercredis matin elle allait faire la lecture, une des filles allait même à l’école grâce à elle. Mais des événements ont tout fait basculer, la mort d’un des enfants, l’exclusion d’un autre et la mort d’Angeline, la grand-mère du camp. Suite à cela, Les gitans ont déménagé plus loin c’est pourquoi Esther ne va plus aussi souvent leur faire la lecture.

Verbe :

Alice Ferney manifeste notamment une prédilection pour le style indirect libre et elle aime croiser les consciences de ses personnages. Elle emploi e aussi le discours direct.

Voici l’extrait que j’ai choisi, il est situé aux pages 25,26 :

« Le petit éléphant volant », ce fut son prénom. Le dernier-né de Misia s’appela Djumbo. Parce que sa mère n’avait pas d’idée et que son père lui trouvait de grandes oreilles. Djumbo naquit le premier sur ce nouveau territoire, mais pas plus que les autres n’y reçut sa place.

 Le voyage en camion, le travail pour s’installer et l’anxiété naturelle de la mère dans ce grand remuement s’étaient confondus avec le terme. Le lendemain de leur arrivée au potager, dans une aube fraiche et mouillée de banlieue, Misia et Lulu partirent pour l’hopital. Ils se perdirent dans le dessin inconnu des rues toutes semblables qu’ils découvraient ce matin-là. Et il devrait y avoir un dieu des mères et des enfants, puisqu’ils finirent par s’y retrouver dans le plan qu’ils consultaient.

                Tout d’abord, on les renvoya. La grossesse s’était passée ailleurs, la future mère n’était pas inscrite à la maternité. Mais l’homme qui ne portait pas son enfant souffrait plus que la mère qui le mettait au monde. Il  laissa se crever la boule d’amour et d’impuissance qui s’était faite en lui. De Misia blanche et ronde, et même plus que blanche, si blême et silencieuse, personne ne se préoccupait : Lulu devint fou. Il hurla de toute sa juste colère, le bruit qu’il fit réussit à convaincre. Un interne se mit à crier lui aussi, après ce cirque et cette honte, pour qu’enfin vienne une sage-femme. La conscience médicale acheva de faire ce qui était dû : on voyait les cheveux de l’enfant. »

Jai choisi cet extrait car pour moi il est représentatif du livre et également de la vie des gitans. Jai été scandalisée par ce passage en voyant à quel point ils étaient exclus. Une femme était sur le point d’accoucher et les services médicaux ne réagissaient pas. Je trouve cela extrêmement grave.

Complément :

Pour ma part, j’ai vraiment dévoré ce livre, du début jusque la fin. Il était à la fois émouvant et instructif.  Malgré les mésaventures, leur clan a toujours été soudé et Esther qui ramenait toujours un peu de bonheur dans ses lectures.

Ce livre met beaucoup en valeur le respect des uns envers les autres, quelle que soit l'origine. Mais il fait également énormément ressortir  les relations entre la femme et son mari. La mort est elle aussi très présente.

Clémence, 1S2

Sujet :

Des Gitans viennent occuper l’ancien potager, qui restait totalement inconstructible, d’une institutrice retraitée, celle-ci ne voulant, en effet pas le vendre à la commune. Ces gens du voyage forment une famille, effectivement la mère, Angéline, vit avec ses cinq fils, ses quatre belles-filles et ses nombreux petits-enfants. Cette famille est en marge de la société et plongée dans une grande misère. Cependant elle ne recherche pas de soutien auprès du reste de la population, d’autant plus que celle-ci  ne l’accueille pas avec joie. On observe donc deux mondes opposés qui se côtoient. Mais un jour, une bibliothécaire nommé Esther DUVAUX, va venir discuter avec Angéline, le pilier de cette tribu. Pendant un an, elle rendra visite à celle-ci, jusqu’au jour où elle propose à Angéline de venir, chaque semaine, lire des histoires aux enfants illettrés. Mais c’est tout d’abord avec un peu de nonchalance qu’Esther DUVAUX est accueillie, effectivement la vieille n’aime pas montrer qu’elle manque de quelque chose même si elle sait que des livres, jamais elle n’en a possédé. Angéline finit par accepter le projet de la bibliothécaire, les enfants s’attachent alors de plus en plus à cette femme, jusqu’à ne plus pouvoir s’en passer. Les femmes commencent à venir écouter ses histoires et même Angelo (le seul des fils d’Angéline qui n’a pas de femme). Celui-ci devient même amoureux (en secret) de cette bibliothécaire. Elle fait ainsi rêver les petits et les grands.

Verbe :

Alice FERNEY nous raconte cette histoire à travers une écriture au style plutôt courant et sobre, où elle exprime de nombreux sentiments tels que la fierté, l’amour, la haine, la tristesse… Elle emploie une majorité de phrases assez longues mais souvent ponctuées par des virgules. Ses paragraphes aussi sont très longs et sondent patiemment les secrets des gitans et les replis de l’âme. Elle nous décrit en effet la misère que vivent ces Gitans et nous fait part du portrait de ceux-ci. Cela permet ainsi aux lecteurs de rentrer dans l’intrigue et surtout de mieux pénétrer l’univers secret des gitans..

Extrait :

«Un peu plus loin, du côté des caravanes, les femmes étaient aussi entre elles-groupées autour du feu comme autour de leurs secrets, qui n’étaient pas tant ce qu’elles savaient ou fabriquaient et qu’elles auraient voulu taire, mais ce qu’elles ressentaient et qu’elles ne pouvaient pas dire. Parce qu’on a beau vouloir croire le contraire, un homme, un mari, ça ne comprend pas tout. Ça comprend rien ! disait Angéline qui pensait à ses nuits de désirs muets que l’époux n’avait pas soupçonné, lui qui avait pu dormir à coté d’elle sans la toucher. Oh mais oui ! Il avait refusé cette nature flamboyante qui avait fait cinq fils sans se coucher. Elle le répétait : Les hommes et les femmes, c’est rien de commun, et ça tient toujours à cause des femmes. Parce qu’elles en finissent assez vite de s’aveugler et de vouloir. Elles voient, après la chair, l’amour et les caresses qu’ils s’arrêtent jamais de prendre, et qu’il y a rien d’autre à faire que donner. Et ce qu’elle-même avait donné, non décidément elle ne l’avait plus, pensait Angéline, son ventre, sa douceur de nid, son élan pour diriger la vie sur un bon chemin et la gaieté d’avoir à le faire. Toute cette grâce pour vivre s’était diluée dans une grande fatigue. L’épuisement était entré en elle imperceptiblement, un jour derrière l’autre à se dire qu’elle se sentirait mieux le lendemain, un mois glacé après un autre, une année mauvaise suivant une qui n’avait pas été facile (on passe son temps à attendre au lieu d’être). L’épuisement avait d’abord emporté la fraicheur de son visage - sans que personne n’y vit rien car elle continuait de sourire elle était encore jolie. Puis la force incroyable de son corps, la vitalité inaltérable qui le portait vers une tâche, cela s’était perdu ensuite. Son visage alors était devenu ridé et gris (lui qui avait était rond et fruité) et ses yeux étaient entrés dans deux petites cavernes bleues dont elle ne sortirait plus jamais, et elle avait grossi à force de moins se remuer. Pour finir il n’était rien resté de ce qui avait fait la femme et la mère. Quand l’immense appétit (de plaisir et d’enfants, de vin, de fêtes, de bon sommeil et de vie) s’était usé contre le mari endormi, affalé, mort enfin, elle était restée seule avec une étrangère : elle-même veuve et vieillie elle était lasse maintenant, et lui, ce mari qui l’avait prise et gardée tout de même n’en était pas venu à bout : il était mort avant elle. Elle n’en avait choisi d’autre. Non qu’elle n’avait pas eu de nouvelle envie d’amour, mais c’était une envie simple et minuscule, elle aurait voulu cette fois ne donner que sa peau. Or sa peau ne pouvait suffire (ça ne suffisait jamais d’ailleurs), elle était fripée depuis longtemps. Que la vie est triste ! se disait quelque fois Angéline, on ne fait que décliner après avoir travaillé, et nous les Gitanes, on a pas le temps d’apprendre quelque chose, un métier, le monde comment il est tourné, que déjà on se trouve grosse, accaparée par les enfants et le mari. »

Ce passage se situe entre la page 46 et la page 47. Il se trouve dans la deuxième partie de l’œuvre.

Je trouve cet extrait représentatif de ce roman, en effet dans ce passage on en apprend davantage sur la vie antérieure d’Angéline car la narration se mélange au propos rapportés dAngéline. J’ai trouvé cela pertinent puisque c’est elle qui dirige la tribu, qui est le pilier de celle-ci. De plus dans cet extrait on remarque que les femmes restent ensemble et on voit le caractère franc d’Angéline lorsqu’elle affirme à ses belles-filles : « un homme, un mari, ça ne comprend pas tout. Ca ne comprend rien ! ». Je trouve aussi que cet extrait représentait bien le titre de ce roman, on y retrouve la grâce de cette vieille dame puisqu’en effet elle continue de sourire mais avec l’épuisement et le dénuement dans lequel cette famille est contrainte, Angéline perd sa force et sa vitalité.

 

Complément :

J’ai très vite accroché au roman, en effet l’action démarre in medias res et cela permet une immersion dans l’histoire. De plus j’aime beaucoup les romans qui nous racontent la vie de personnes, et en particulier dans celui-ci j’ai été très touchée par la misère de ces Gitans, d’autant plus qu’il y a des enfants, et que ces derniers ne sont même pas scolarisés. Ils ne savent ainsi ni lire, ni écrire, ni compter. C’était alors une très bonne idée de faire intervenir une bibliothécaire, qui fait preuve d’une grande patience et d’une grande générosité. Cela montre aussi à quel point la lecture peut faire oublier pendant quelques instants la misère. J’ai trouvé cela magnifique. De plus cette famille me passionnait et en particulier Angéline, qui est une femme de caractère mais elle était très touchante car à certains moments j’ai pu éprouver une certaine pitié à son égard. En effet les conditions dans lesquelles elle vit ne sont vraiment pas faciles pour une femme de cet age. Mais tous les personnages m’ont quand même intéressée, car on a l’impression de vivre leur quotidien avec eux. L’histoire nous tient en haleine jusqu’au bout, avec une fin très touchante et toujours avec l’envie d’en apprendre plus sur cette famille ! Je conseille alors vivement cette lecture, dont je me souviendrai longtemps. Un roman à ne pas rater !!       

Pauline, 1S2   

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Publié par JBicrel, Clémence, Pauline, 1S2 - dans F
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19 juin 2016 7 19 /06 /juin /2016 16:22

Je viens de terminer la lecture de ce roman de Mathias Enard ou plus précisément l'auteur vient de finir de me lire son roman : 18 heures de lecture ! C'est un privilège que je dois à Babelio et à Audiolib.

J'y ai voyagé à travers les âges de la défaite des Ottomans après le siège de Vienne au XVIIe siècle à nos jours, à travers les pays et les civilisations de Vienne à Istanbul, à Damas, à Téhéran, à Darjeeling jusqu'au Sarawak en Malaisie, à travers le patrimoine culturel littéraire et musical de notre vieille Europe et celui des racines orientales. Il faut dire que les deux héros de ce roman Frantz et Sarah sont tous deux de fins lettrés, orientaliste et musicologue. On mesure alors à quel point l'Europe est proche de l'Orient aussi bien par Goethe et son Divan, que par Balzac, voire Verlaine et Rimbaud, Pessoa et aussi Liszt, Debussy, Berlioz, Beethoven, Schubert, le fado et beaucoup, beaucoup d'autres encore. Ces héros contribuent certes à construire ici l'édifice gigantesque de la culture européenne-orientale ou de l'étroite imbrication des deux mais ils forment aussi un couple presque aussi mythique que celui de Tristan et Iseut dont l'histoire ne cesse d'hésiter entre Eros et Thanatos ... Ce n'est pas pour rien que le prix Goncourt a couronné ce roman et il est vain de tenter de le résumer. D'ailleurs la renommée de l’œuvre a rempli la toile d'une glose tentaculaire sur ce récit.

Or mon propos concerne ici la lecture audio par l'auteur lui-même : pour moi qui ne connaît de l'orient que ce que j'en ai lu, l'écoute a été justement un tremplin vers l'inconnu que le roman nous convie à explorer : tous ces mots et noms étrangers me paraissent si imprononçables qu'ils freinent sans cesse la lecture. Écouter l'auteur les lire tout naturellement, comme si leurs sonorités lui étaient coutumières, contribue amplement au plaisir de la découverte de ces Orients que le roman explore. A cela s'ajoute, le rythme particulier de la phrase ou du chapitre, le mélange des registres entre humour, lyrisme et tragédie que l'auteur traduit par sa voix.

Difficile de choisir un extrait tant les possibilités sont multiples. En voici un, presque au hasard, tiré du chapitre 3 où il est question de Balzac et de ses relations avec l'Orient :

 

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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 12:09
KRAMER, Pascale, Autopsie d'un père

Je remercie Babelio pour la réception de ce livre. Publié chez Flammarion en 2016, ce roman de Pascale Kramer m'a plongée dans une sorte de sidération. Cette autopsie apparait en effet comme un état des lieux, sans la moindre atténuation ou diversion, d'une situation de haine féroce et toujours plus folle en région parisienne.

Gabriel est dans le train en direction de Monceau. Dans la journée, il a reçu aux Épinettes, la visite de sa fille Ania et son petit-fils Théo qu'il n'avait pas revus depuis quatre ans. Ils regagnent Paris dans le même train mais ni lui, ni elle ne le savait. Il les observe sans signaler sa présence. En rentrant chez lui, il consigne dans ses carnets cette rencontre avec sa fille qu'il trouve empâtée et méconnaissable.

Gabriel est un homme de radio qui bénéficiait d'une notoriété certaine jusqu'au jour où "à la demande de l'ensemble de la rédaction" il est exclu de l'antenne. Gabriel avait provoqué un scandale en défendant deux jeunes qui ont massacré un Comorien… L'événement faisait même les gros titres de la presse et Gabriel avait envoyé un exemplaire du journal à sa fille avec le message : "Pour que tu saches" mais elle n'avait pas lu l'article. Ce père qui l'avait méprisée durant toute son adolescence pour ses difficultés scolaires, elle avait cessé de s'y intéresser. Elle vivait en banlieue avec Théo, son fils de six ans, dont le père, un jeune Serbe nommé Novak réapparaissait par intermittence.

Le suicide de Gabriel _dont on ne nous épargne rien_ et les jours qui suivent l'obligent pourtant à s'impliquer. Elle découvre alors Clara, la femme qui vivait avec son père et tout un aréopage qui gravite autour d'elle. Ania la laisse organiser le deuil et l'enterrement, elle semble experte. Le corps est ramené de Monceau aux Épinettes, le jour de l'enterrement est avancé, l'enterrement sera sans cérémonie, le lieu de l'inhumation est modifié au dernier moment, le jour de l'enterrement, une altercation a lieu à la sortie du cimetière, le lendemain la tombe est profanée, la maison des voisins est incendiée.

En somme, du désamour filial à la xénophobie, de la haine à l'extrémisme et à la surenchère de la haine, ce roman laisse bien peu de place à l'empathie. Seule la tendre relation d'Ania avec son fils donne un peu de douceur humaine dans cet univers de brutes : "Assis une jambe repliée sous lui, le petit Théo rêvassait face à la fenêtre. Gabriel le voyait coller son pouce comme pour stopper le défilement du paysage auquel devait se superposer l'ovale de son délicat visage coupé haut et droit par la frange. Le gamin n'avait pas encore remarqué que sa mère pleurait, des larmes rapides qu'elle étalait du bout des doigts. Mais bientôt, il chercha à attirer son attention, effleura la joue mouillée et se retourna pour l'entourer de ses bras, dans un élan tellement concerné, douloureux. Gabriel n'en revenait pas de l'intention et de l'empathie, le gamin lui avait paru emprunté, timide et terne tout à l'heure." (p.11)

Comment Gabriel est-il devenu un extrémiste xénophobe ? Des indices sont présents, épars, incertains. Sans doute serait-il malvenu d'expliquer au risque d'excuser.

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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 19:36
FOENKINOS, David, Le Mystère Henri Pick

J'ai écrit en septembre dernier une critique très mitigée de La Délicatesse. Cette fois, je me dois de rendre justice à David Foenkinos : son Mystère Henri Pick est un vrai régal ! Bien sûr cette histoire de bibliothèque des refusés à Crozon est déjà une promesse tant l'idée est romanesque mais ensuite la promesse est tenue, jusqu'aux dernières lignes : les histoires s'entrelacent, se nouent ou se dénouent sans cesse, plus improbables les unes que les autres et l'auteur manie les fils en virtuose. L'histoire de la plantureuse bibliothécaire prête à quitter son mécanicien de mari pour un jeune poète rimbaldien est un sommet de cet art ! "C'est vrai que Magali n'était pas du genre à partir comme ça, sans prévenir ; de manière générale, elle n'était pas du tout du genre à faire quoi que ce soit de non prémédité ; son existence était une succession de planifications. [...] Elle ouvrit la porte de la bibliothèque au petit matin, tout était tellement calme, comme si les livres eux aussi dormaient, et traversa les rayonnages pour rejoindre son bureau. Son cœur battait d'une manière nouvelle, sur un rythme inédit. Elle aurait pu marcher vite, se précipiter vers ce qu'elle allait découvrir, mais elle aimait ce temps d'attente ; pendant quelques mètres, quelques secondes, tout était encore possible." (p. 219). Le narrateur, qui manifeste de temps en temps son omniscience, ménage le suspense et nous fait ici attendre avec Magali de découvrir si, oui ou non, Jérémie est encore là. Outre ces deux personnages, c'est tout une galerie de portraits que l'auteur trace avec précision et... délicatesse !

Au cœur de ce récit publié chez Gallimard, c'est aussi tout le monde de l'édition que l'on explore à travers les intrigues et les personnages : c'est chez Grasset que les choses se passent mais on devine bien que cela peut concerner la plupart des grands éditeurs. On découvre ici comment peut se créer un événement, de toute pièce, dans le monde littéraire et comment on accompagne la sortie d'un livre que l'on veut promouvoir pour des questions d'argent et plus encore pour des questions de renommée. On explore un monde d'ambitieux, de déchus, de ratés et de secrets. Cette histoire-là est moins légère et plus mélancolique mais l'auteur l'aborde sans pesanteur, l'entrelaçant avec les histoires de vies, romanesques et sentimentales.

En somme, un très bon moment de lecture, à ne surtout pas manquer !

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8 avril 2016 5 08 /04 /avril /2016 20:34

Ce n'est ni le dernier, ni le plus célèbre des romans de Jean Echenoz mais c'est celui que je viens de découvrir et qui a su me détourner de mes habitudes de lectrice. Un roman qui vous transporte d'un terrible tremblement de terre à Marseille "de magnitude 7;9, sur l'échelle de Richter" (p 87) à l'espace au cours d'un voyage spatial, ce n'est ni un roman historique, ni un roman d'anticipation, ni vraiment un roman d'aventure tant tout y semble excessif. Pourtant l'auteur excelle à (re)créer des univers qui bousculent l'imagination du lecteur : "Décollée par-ci, décolorée par là, décorée de pâles clichés de l'Opéra, du château d'If et de la porte d'Aix dans les années cinquante, une peluche bordeaux tapissait le cage d'escalier, le tapis rouge et noir à palettes couvrant ses marches jusqu'au deuxième étage cédait plus haut la place à du sisal frangé. " (p 49); "Le Simoun, vent très chaud, se lève par bourrasques au sud du Maroc saharien. Il y produit des tourbillons compacts, brûlants, coupants, assourdissants, qui masquent le soleil et gercent le bédouin. Le simoun reconstruit le désert, exproprie les dunes, rhabille les oasis; le sable éparpillé va s'introduire profondément partout sous l'ongle du bédouin, dans le turban du Touareg et l'anus de son dromadaire [...] Croisant vers le nord, le tapis volant marocain touche Paris dans le milieu de la nuit, s'y dissémine uniformément sans omettre bien sûr le secteur Maroc, vers Stalingrad après la rue de Tanger : il recouvre la rue du Maroc, la place du Maroc, et l'impasse du Maroc au bout de laquelle réside Louis Mayer, homme astigmate et polytechnicien, quarante-neuf ans jeudi dernier, spécialisé dans les moteurs en céramique" (p 12/13)

Louis Mayer, on le voit là, est l'un des personnages principaux de ce récit : c'est lui qui quitte Paris pour rejoindre une amie près de Marseille et c'est lui dont les pérégrinations nous mènent à croiser la route d'une énigmatique conductrice d'une Mercedes jaune incendiée, conductrice qui reste nommée Mercedes faute de mieux jusqu’à ce qu'elle réapparaisse comme médecin embarquée à bord de la navette spatiale où se trouvent aussi Mayer et ses compagnons, dont le narrateur.

Ce narrateur justement est de nature à perturber un lecteur accoutumé à trouver toujours les mêmes repères. Ici le "je" du narrateur n'intervient vraiment comme personnage qu'à la fin et se trouve narrateur d'aventures alors même qu'il n'y participait pas comme narrateur personnage. Étrange narrateur:personnage par conséquent qui désarçonne le lecteur plus qu'il ne le guide. Ce lecteur d'ailleurs n'est-il pas inclus dans le trio annoncé par le titre "Nous trois" ? Les questions ici restent ouvertes.

Voici en video une présentation de l'histoire :

 


Jean Echenoz : Nous trois par ina

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