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15 juin 2019 6 15 /06 /juin /2019 09:10

Voyage de noces a été publié en 1990 soit sept ans avant Dora Bruder. De la même manière dans les

deux œuvres, il est question d’une jeune femme juive qui s’est enfuie de chez elle et pour laquelle est paru dans un journal un avis de recherche. Dans les deux cas, le père de la jeune femme est déporté, dans les deux cas aussi, le narrateur enquête mêlant sa vie personnelle à la vie de son héroïne. Comme dans Dora Bruder, le récit se déroule dans les années sombres de la guerre 39 45 à Paris.


Toutefois Voyage de noces n’est pas Dora Bruder  : le récit de la vie de l’héroïne, Ingrid, est le sujet de l’enquête menée par le narrateur mais celui-ci parvient à rencontrer Ingrid à au moins deux reprises. De plus, à l’aide de quelques documents trouvés, il parvient à reconstituer l’histoire d’Ingrid pendant de très nombreuses années.

Cette histoire reste plein de non-dits, de trous, de pistes jamais vraiment explorées, de suggestions jamais confirmées.  Rigaud , l’homme qui accompagnait Ingrid en soi-disant voyage de noces à Juan les pins en zone libre, est lui aussi revu plusieurs années plus tard à Juan les pins mais ensuite disparu sans que cela étonne d’autres que le narrateur.

« La lampe projetait des ombres sur les murs, et j'aurais pu croire que mon rêve continuait si j'avais été seul. Mais la présence de cet homme me semblait bien réelle. Et sa voix sonnait, très claire. Je me levai.

« Vous avez déjà des couvertures... »

Il me désignait les plaids écossais qui recouvraient les lits.

« Ils ont appartenu à M. Rigaud ? ai-je demandé.

– Certainement. C'est la seule chose qui est restée ici, à part les lits et l'armoire.

– Alors, il vivait ici avec une femme ?

– Oui. Je me souviens qu'ils habitaient là quand il y a eu le premier bombardement sur Paris... Tous les deux, ils ne voulaient pas descendre à la cave... »

Il vint s'accouder à côté de moi, à la fenêtre. Le boulevard Soult était désert et il y soufflait une brise.

« Vous aurez le téléphone, dès le début de la semaine prochaine... Heureusement, l'eau n'est pas coupée et j'ai fait réparer la douche dans la cuisine.

– C'est vous qui entretenez l'appartement ?

– Oui. Je le loue de temps en temps pour me faire un peu d'argent de poche. »

Il aspirait une longue bouffée de cigarette.

« Et si M. Rigaud revenait ? » lui ai-je demandé

Il contemplait le boulevard, en bas, d'un air songeur.

« Après la guerre, je crois qu'ils habitaient dans le Midi... Ils venaient rarement à Paris... Et puis, elle a dû le quitter... Il est resté seul... Pendant une dizaine d'années je le voyais encore de temps en temps. Il faisait des séjours ici... Il venait chercher son courrier... Et puis, je ne l'ai plus revu... Et je ne crois pas qu'il reviendra. »

Le ton grave sur lequel il avait prononcé cette dernière phrase m'a surpris. Il fixait un point, là-bas, de l'autre côté du boulevard.

« Les gens ne reviennent plus. Vous ne l'avez pas remarqué, monsieur ?

– Si. »

J'avais envie de lui demander ce qu'il entendait par là. Mais je me suis ravisé.

« Au fait, dites-moi si vous avez besoin de draps ?

– Je ne vais pas encore passer la nuit ici. J'ai toutes mes affaires à l'hôtel Dodds.

– Si vous cherchez quelqu'un demain pour votre déménagement, nous sommes là, moi et mon ami garagiste.

– Je n'ai presque pas de bagages.

– La douche marche bien, mais il n'y a pas de savon. Je peux vous en monter tout à l'heure. Et même du dentifrice...

– Non, je vais passer encore une nuit à l'hôtel...

– Comme vous voulez, monsieur. Il faut que je vous donne la clé. »

Il sortit de la poche de son pantalon une petite clé jaune qu'il me tendit.

« Ne la perdez pas. »

Était-ce la même clé dont se servaient, il y a longtemps, Ingrid et Rigaud ?»

Le narrateur lui-même, Jean B., a organisé sa propre disparition en prétendant partir à Rio dans le cadre de son travail d’explorateur alors qu’il faisait un aller retour à Milan où une femme vient de se suicider, sans doute Ingrid ou en se cachant à Paris passant d’un hôtel à l’autre mais se glissant parfois en secret dans son appartement Cité Véron ! Au passage on peut observer que le héros de Sérotonine de Michel Houellebecq exploite lui aussi ce stratagème !
Modiano est passé maître dans ce jeu du secret, de la vérité cherchée et voilée, des temps mêlés et des espaces labyrinthiques dans L’univers interlope de la guerre 39 45 avec ses espions, ses rapaces, son marché noir, le monde du luxe, des artistes et le sort les juifs. C’est un ensemble qui donne la marque de l’auteur et permet de saisir pour quoi il a cumulé prix Goncourt et prix Nobel.

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9 juin 2019 7 09 /06 /juin /2019 21:46

3 raisons/3 mn par Axel, 4D

extrait choisi :

La mise en réseau de supercalculateurs dispersés partout sur la planète allait donner naissance à la première véritable intelligence artificielle digne de ce nom. Une fois ses performances testées, on lui confierait la gestion globale des communications et de la distribution d’énergie. La plupart des gouvernements avaient signé un accord de coopération internationale, ratifié par les grandes entreprises qui y trouvaient leur compte – toujours plus d’efficacité engendrant toujours plus de profit.Cette révolution technologique garantissait la paix et la stabilité des générations futures, clamait-on haut et fort.

Quand Tomi avait fait part de son scepticisme, on lui avait rétorqué qu’une kyrielle de systèmes de sécurité était censée empêcher tout dysfonctionnement.Et voilà aujourd’ hui le résultat, songea-t-il en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur tandis qu’il s’éloignait du village disparu sous l’averse de neige.

 

 

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8 juin 2019 6 08 /06 /juin /2019 15:38

3 raisons/3 mn par Ethan, 4C

extrait choisi :

"Sébastien ! Viens voir, il s'est passé quelque chose !

            Réponse typique du collégien en pleine crise d'adolescence :

            – Moin, quo-a ?

            – Y'a eu une attaque terroriste. C'est la guerre dans Paris !

            Electrisé par l'annonce, le jeune homme bondit pour rejoindre sa mère dans le salon. La télévision diffuse les images nocturnes d'un carrefour de la capitale, bloqué par de nombreuses voitures de police, gyrophare tournoyant, et de policiers en armes revêtus de leur gilet pare-balles.

            – Qu'est-ce qui se passe ? s'enquiert le garçon.

            – Un attentat, répond Mme Karminsky, fascinée autant qu'horrifiée devant les scènes de guerre diffusées par une chaîne d'information continue.

            Dans la moitié gauche du téléviseur, apparaissent deux journalistes, un homme et une femme, tandis que l'autre moitié montre un correspondant sur place. Le présentateur en studio porte brusquement la main à son oreille droite, signalant qu'en régie on lui transmet un fait nouveau dramatique :

            – Oui, pardon… On m'informe à l'instant que deux ou trois hommes lourdement armés auraient pris plusieurs centaines de personnes en otage au Bataclan. Ils auraient… c'est ça, on me confirme qu'on a entendu des tirs. Il y aurait de nombreux morts… Jérôme Lacour, vous êtes tout proche de la salle de spectacle, est-ce que vous pouvez nous confirmer cette nouvelle fusillade ?

            L'envoyé spécial, un volumineux micro à la main, hoche la tête.

            – En effet, il y a à peine deux minutes, plusieurs détonations ont retenti boulevard Voltaire, dans la salle du Bataclan, non loin de là où je me trouve. Pour le moment, il est bien sûr impossible d'approcher… (le journaliste se trouble) Excusez-moi, il y a encore des détonations. La BRI, les forces d'interventions de la police, sont sur les lieux, peut-être est-elle en train de donner l'assaut. Le quartier est bien évidemment bouclé par un déploiement impressionnant de forces de police…

            – Jérôme, pouvez-vous nous dire s'il y aurait des victimes ?

            – Oh oui ! Un bilan très lourd est même à craindre. Je vous rappelle que ce soir cette salle de spectacle était pleine à craquer pour le concert d'un groupe de musique rock… Oh ! J'entends… (il jette un regard par-dessus son épaule) c'est terrible ! Je ne sais pas si vous les entendez, mais il y a des tirs… une explosion !

            La sidération est telle que le binôme de journalistes en studio reste sans voix, tandis que leur collègue continue de commenter ce qu'il entend, à défaut de voir quoi que ce soit. Assis côte à côte sur le canapé, Sébastien et sa mère sont de la même façon saisis d'effroi. La femme, une main sur sa poitrine comprimée d'émotion, explique que ce n'est pas là le seul drame qui se déroule en ce moment même dans les rues des 10ème et 11ème arrondissements…"

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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 13:17

3 raisons/ 3 mn par Mélinda, 4C

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8 mai 2019 3 08 /05 /mai /2019 13:47

 Novecento : pianiste est une œuvre tout à fait étonnante et absolument magnifique. Destinée à la mise en scène si l'on se fie aux didascalies et au discours tout entier écrit comme un monologue, elle est sûrement très agréable à écouter et elle l'est aussi à lire.

L'histoire de Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento, le pianiste qui a vécu toute sa vie en mer sur un paquebot, le Virginien puis a choisi d'y mourir lors du sabordage du navire dans un immense feu d’artifice est par elle-même exceptionnelle. Mais ce qui contribue à la magie du récit c’est surtout la façon de le raconter ! Le monologue est pris en charge par le trompettiste, Tim Tooney qui a joué six ans aux côtés de Novecento.  Humour, poésie, une immense tendresse, une aura de philosophie fataliste, mélancolique et pourtant heureuse font déjà de ce monologue une œuvre d’art. Mais ce qui frappe encore, c’est le rythme et la musicalité de la langue qui, il est vrai est celle d’un musicien, que l’on songe au personnage ou à l’auteur « on jouait du ragtime, parce que c’est la musique sur laquelle Dieu danse quand personne ne le regarde.

Sur laquelle Dieu danserait, s’il était nègre. »

Écrivain et musicologue, Alessandro Baricco est né à Turin en 1958. J’ai lu cette œuvre traduite par Françoise Brun qui a rédigé par ailleurs une très belle postface.

Extrait choisi :

C’est là, à ce moment-là, que le tableau se décrocha.

Moi, cette histoire des tableaux, ça m’a toujours fait une drôle d’impression. Ils restent accrochés pendant des années et tout à coup, sans que rien se soit passé, j’ai bien dit rien, vlam, ils tombent. Ils sont là accrochés à leur clou, personne ne leur fait rien, et eux, à un moment donné, vlam, ils tombent, comme des pierres. Dans le silence le plus total, sans rien qui bouge autour, pas une mouche qui vole, et eux : vlam. Sans la moindre raison. Pourquoi à ce moment-là et pas à un autre ? On ne sait pas. Vlam. Qu’est-ce qui est arrivé à ce clou pour que tout à coup il décide qu’il n’en peut plus ? Aurait-il donc une âme, lui aussi, le pauvre malheureux ? Peut-il décider quelque chose ? Ça faisait longtemps qu’ils en parlaient, le tableau et lui, ils hésitaient encore un peu, ils en discutaient tous les soirs, depuis des années, et puis finalement ils se sont décidés pour une date, une heure, une minute, une seconde, maintenant, vlam. Ou alors ils le savaient depuis le début, tous les deux, ils avaient tout combiné entre eux, bon t’oublie pas que dans sept ans je lâche tout, t’inquiète pas, pour moi c’est bon, alors d’accord pour le 13 mai, d’accord, vers six heures, ah j’aimerais mieux six heures moins le quart, d’accord, allez bonne nuit, bonne nuit. Sept ans plus tard, 13 mai, six heures moins le quart : vlam. Incompréhensible. C’est une de ces choses, il faut pas trop y penser, sinon tu sors de là, t’es fou. Quand le tableau se décroche. Quand tu te réveilles un matin à côté d’elle et que tu ne l’aimes plus. Quand tu ouvres le journal et tu lis que la guerre a éclaté. Quand tu vois un train et tu te dis «je me tire ». Quand tu te regardes dans la glace et tu comprends que tu es vieux. Quand Novecento, sur l’Océan, plein milieu, leva les yeux de son assiette et me dit : «À New York, dans trois jours, je descends. »

J’en suis resté baba.

Vlam.

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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 22:50

La grande Russie ne cesse de me fasciner aussi ai-je choisi cette BD parmi les offres masse critique.

L'image qu'on y trouve de la Russie d'aujourd'hui me semble assez réaliste entre la bourgeoisie intellectuelle qui vit à Moscou, les jeunes qui se bâtissent une vie plus paisible et naturelle en province, les organisations mafieuses locales, les jeunes laissés-pour-compte de cette époque de mutation et les sbires de Poutine, décidés à éradiquer la mafia, coûte que coûte. L'histoire racontée est assez attendue.

Les dessins sont soignés, celui de couverture est un tantinet désuet. Cependant, les couleurs sont harmonieuses, les planches, souvent d'un camaïeu pastel de jaune, d'orange, de beige et d’ocres dégagent une impression d'unité et de douceur en contraste avec la tension du récit ... Ces couleurs  chaudes bousculent l'idée que je me fais de la Russie et de ses paysages de taïga ou même de toundra.

 

 

Extrait p 12

 

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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 20:16

Bénédicte Ombredanne "ne portait que des couleurs sombres, elle était chaussée de bottines à lacets, elle arborait de la dentelle et des bijoux anciens, elle affectionnait le velours grenat ou Véronèse de certaines vestes de coupe cintrée qu’on trouve dans les friperies. Cette allure évoquait l’univers symboliste d’Edgar Poe et de Villiers de l’Isle-Adam, de Maeterlinck, Huysmans et Mallarmé, un univers crépusculaire et pâli où les fleurs, les âmes, l’humeur et l’espérance sont légèrement fanées, délicatement déliquescentes, dans leur ultime et sublime flamboiement, comme une mélancolique et langoureuse soirée d’automne, intime, charnelle, toute de velours et de rubans soyeux, rosés, rouge sang. Certes, chez elle, ce style était timide voire indécis, il n’émergeait que par de petites touches que diluait le caractère contemporain de la plupart des vêtements ou des accessoires qu’elle portait, son apparence n’était pas excentrique, elle restait relativement modeste et donc conforme à l’idée qu’on peut se faire d’un professeur de lycée, mais à mes yeux Bénédicte Ombredanne délivrait des indices sur la façon dont elle s’imaginait qu’étaient vêtues Claire Lenoir, Ligeia, Bérénice, Morella, l’inconnue de la rue de Grammont, ses héroïnes.

 

— J’aime beaucoup votre bague, elle vient d’où ?

— Je la porte dans les grandes occasions. C’est une bague que m’a laissée ma grand-mère, elle la tenait elle-même de la sienne, elle date du début du XIXe siècle. On y trouve la peinture d’un regard.

— La peinture d’un regard ?

— Un œil. Regardez. Cette bague a été faite pour une femme amoureuse d’un homme qui était déjà pris. Elle a fait peindre son œil plutôt que son portrait, afin que personne ne puisse l’identifier. C’était une pratique assez courante au XVIIIe siècle.

J’avais entre les miens les doigts vernis de noir de Bénédicte Ombredanne, un œil ancien et minuscule me regardait au milieu de cet entremêlement."

Bénédicte Ombredanne est l'un de ces personnages qu'on n'oublie pas. Ce portrait nous annonce bien qui est cette héroïne éprise d'absolu, dévorée d'un immense appétit de vivre mais  contrainte à voler ses instants de vraie vie et à s'étioler doucement jusqu'à mourir. C'est qu'elle ne parvient pas à rejeter le joug d'un premier époux qui n'avait comme ambition que l'héritage puis d'un second époux, pervers, harceleur, sadique, paranoïaque et j'en passe. Existence tragique pour cette jeune femme d'aujourd'hui à qui la vie semblait pourtant promettre un brillant avenir.

Mais Bénédicte Ombredanne ne se réduit pas à cela : elle aime la littérature, rencontre l'auteur de ce roman, lui écrit des mails et des lettres et lui confie même une quarantaine de feuillets écrits "de son écriture". Le roman d'ailleurs mêle des styles très divers. Après sa mort, l'auteur rencontre sa jumelle, dont elle ne lui avait jamais parlé ! de telle sorte que ce roman recèle nombre de mystères ce qui fait de Bénédicte Ombredanne un personnage inoubliable.

" C’est drôle, quand on s’enfonce ainsi en soi et qu’on marche vers cette lointaine lumière habitée, c’est comme un paysage nocturne qui se déploie, grandiose, empli d’autant de sensations et de phrases qu’une forêt peut raisonner de cris d’oiseaux et de bruissements d’animaux, de senteurs de fleurs et d’écorce, de mousse, de champignons. "

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27 avril 2019 6 27 /04 /avril /2019 17:17

Abécédaire :

 

Arcadie : pays d’origine de Zeus puis pays du roi Lycaon transformé en loup pour avoir mis de la chair humaine au menu et ici ce pays donne son titre à ce roman et son nom à un gourou Arcady.

Bucolique telle est la vie que mène Farah à Liberty house où elle  « balise [s]es sentiers, […] marque  [s]es arbres et […] recense [s]es sujets : les pipistrelles, les capricornes, les vrillettes, les mésanges, les chenilles, les renards, les orvets… Pas une journée ne passe sans qu’[elle]  fasse une nouvelle découverte féerique : champignons rouges à pois blancs, lapins figés par la surprise, myrtilles et fraises des bois, nuées de moucherons en suspension dans le chemin, plume de geai parfaitement rayée de bleu et de noir qu’[elle] empoche comme un talisman.

Corps et âmes hors normes sont assemblés dans la zone blanche de Liberty house « les obèses, les dépigmentés, les bipolaires, les électrosensibles, les grands dépressifs, les cancéreux, les polytoxicomanes et les déments séniles. »

Dos le nouveau nom de Dolores, car «   Arcady a donc débaptisé à peu près tout le monde, multipliant les diminutifs et les sobriquets. Mon père est devenu Marqui, qu’il persiste à écrire sans « s » en raison d’une dysorthographie sévère ; ma mère est Bichette, Fiorentina est Mrs. Danvers, Dolores et Teresa sont Dos et Tres, Daniel est Nello, Victor est tantôt M. Chienne, tantôt M. Miroir, Jewel est Lazuli, et ainsi de suite. »

Éden pourrait être l’autre nom de Liberty House, c’est du moins l’ambition d’Arcady

Freaks : Family House est un « refuge pour freaks » après avoir été « un pensionnat pour jeunes filles » et Farah précise : « la maison garde de multiples traces de cette vocation initiale : le réfectoire, la chapelle, les salles d’étude, les dortoirs, et surtout d’innombrables portraits des sœurs du Sacré-Cœur de Jésus, toute une série de bienheureuses et de vénérables qui n’ont de bienheureuses que le titre à en juger par leur teint de pulmonaire et leur regard chagrin. »

Genre : C’est le problème de Farah, est-elle vraiment une fille ? La gynécologue le confirme, il lui manque des attributs féminins et elle a quelques attributs masculins.

Homme sans qualité, (L’) de Musil dont un extrait est donné en exergue.

Indifférencié et diffus, tel est l’amour à Liberty house et Farah rêve d’« un peu d’exclusivité. »

Jeunes filles : elles étaient autrefois les pieuses pensionnaires de la maison mais désormais, elles se font rares hormis les deux jumelles rousses d’Epifanio et Farah.

Kirsten, grand-mère de Farah a coutume de « déambuler dans le plus simple appareil »

Leçons de lecture inutiles pour Marqui mais à la mort de Jean_Louis «  les lettres avaient cessé de clignoter, les syllabes de s’intervertir, les mots de se télescoper. Brutalement et tragiquement dessillé, il lisait »

Marqui, « Kirsten et moi, respectivement époux, mère et fille de cette élégante épave. » électrosensible et dépressive qu’est Bichette, la mère de Farah.

Noir comme le jeune Erythréens « beau comme un lys noir » qui fait écrire à Farah que « cette beauté est le commencement du terrible et la fin de l’innocence. »

Omnia vincit amor ! Telle est la devise de Liberty House ou du moins d’Arcady. « L’amour triomphe de tout, c’est entendu, mais il semblerait qu’Arcady ait décidé d’en faire un engin de guerre, une arme non létale mais une arme quand même, histoire de rallier la société à nos vues éclairées. »

Porète comme Marguerite Porète ou Paul Claudel qu’Arcady pille sans vergogne ou comme phalanstère qui pourrait définir Liberty house..

Quatre-vingt-seize ans, c’est l’âge de Dadah « née richissime dans une famille de marchands d’art, [elle] n’a rien trouvé de mieux que de s’enrichir encore, au-delà du raisonnable »

Rokitanski c’est le syndrome que suspecte la gynécologue en examinant Farah.

Salo alias Salomon est le bipolaire du familistère.

Technologies : « Nous avons beau vivre à l’abri des nouvelles technologies, il ne faut pas croire, l’actualité nous arrive quand même : ses vagues viennent mourir aux pieds des murailles de pierres sèches qui enclosent le domaine. »

Uniform ou précisément Mädchen in Uniform c’est ce qui vient à l’esprit de Farah en touchant la rampe de chaine de l’escalier de Liberty House.

Victor, obèse rival au « dandinement grotesque mais inoffensif » de Farah auprès d’Arcady

Wyandotte, c’est une des poules de Liberty House

X comme l’inconnu ou l’infini des menaces qui pèsent sur l’humanité et obligent les parents de Farah à trouver une zone blanche loin des « particules fines, d’ondes magnétiques, de métaux lourds, d’OGM, de pesticides, de déchets polluants, de pluies acides, de composés organiques volatils, de débris spatiaux ou de gaz de schiste : la liste des dangers s’allongeait chaque jour »

Yeux « de lézard » du petit Jean-Louis dont « Sans doute aussi atrophié que son cerveau, [le] cœur avait refusé un tour de roue supplémentaire » 

Zéro produit carné, le spécisme des habitants de Family House et leur végétarisme obligent au grand dam de la cuisinière Fiorentina..  

 

extrait : 8. J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir

Je suis arrivée ici en partageant les craintes irrationnelles de mes parents, mais les années passant, les miennes ont pris le pas sur les leurs. Je vais avoir quinze ans, on ne peut plus m’effrayer avec des histoires de phtalates ou de rayonnement électromagnétique : loin de moi l’idée d’en contester le caractère nocif, mais à vrai dire je suis davantage préoccupée de ce que l’homme inflige à l’homme que des perturbateurs endocriniens et des substances carcinogènes. S’il faut mourir de quelque chose, je préfère encore une longue maladie à une balle de kalachnikov : avec une longue maladie, j’aurai le temps de voir venir, le temps de me faire à l’idée, le temps de choisir les amis dont je m’entourerai, et l’endroit précis où j’attendrai la mort – au cœur du cœur de mon royaume, je connais une combe, non même pas une combe, juste un petit affaissement de terrain, tapissé d’herbe tendre et ceint d’un boqueteau de noisetiers, qui fera parfaitement l’affaire. Encore faut-il que je ne meure pas avant, fauchée par une rafale d’arme automatique ou par l’explosion d’une bombe au TATP. Et même si dans mon cas la probabilité d’une mort violente est extrêmement faible, je ne peux pas m’empêcher d’y penser dès que je laisse derrière moi le mur d’enceinte de Liberty House, qui n’aurait rien de dissuasif en cas d’invasion, mais qui a le mérite de matérialiser ce qui nous sépare de ceux qui n’ont pas choisi la voie de la sagesse en sept étapes.

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20 avril 2019 6 20 /04 /avril /2019 20:32

Le titre de ce roman policier est déjà plein d’intrigue : Certes la mort est attendue dans un roman policier, mais le Khazar ancien empire d’Asie centrale et son qualificatif rouge emplissent le titre de mystère ! Si c’était le titre d’un essai historique pourquoi pas mais l’enquête d’un détective de roman policier peut-elle vraiment concerner la disparition d’un empire nomade turc au VIIIe siècle ?

 

C’est que ce roman policier est l’œuvre d’un historien israélien qui à travers ce récit traite de ses sujets de prédilection parmi lesquels le prosélytisme juif qui fait que les juifs ont des origines plurielles ce qui contredit le récit national.

Loin de ce VIIIe siècle médiéval, l’intrigue se déroule dans un cadre spatio-temporel troublé, celui de la première Intifada et de la fondation du Hamas, des accords d’Oslo, de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, de l’arrivée au pouvoir de Benjamin Netanyahou, de la deuxième Intifada et de l’enlisement des espoirs de paix israélo-palestinienne. C’est aussi le temps de la décriminalisation de l’homosexualité en 1988.

Dès lors l’intrigue de ce roman tourne autour du meurtre en 1987 d’un universitaire israélien Yitzhak Litvak, qui justement s’était intéressé à cette théorie du prosélytisme. Peu après le jumeau de Litvak est assassiné à son tour or ce dernier ne menait aucune recherche historique : il était en hôpital psychiatrique ! Et puis Avivit, une jeune femme étudiante à l’université et impliquée dans des groupuscules de gauche est également assassinée sauvagement sur une plage de Tel-Aviv.  C’est le commissaire Émile Morkus, un arabe chrétien époux d’une ukrainienne, qui est chargé de l’enquête. Or aucune de ces enquêtes n’aboutit avant le départ en retraite du commissaire.

C’est là l’originalité du roman : grâce au point de vue omniscient, le lecteur connaît bien avant le commissaire le nom du coupable. Avant son départ en retraite le commissaire fera chou blanc sur toutes ses enquêtes. Or en 2007 un nouvel assassinat a lieu, celui d'Yéhouda Guershoni. Il s’agit encore d’un universitaire qui lui aussi travaillait sur le prosélytisme juif et sur le récit national. L’enquête est reprise par le successeur de Morkus. Elle piétine. Morkus s’associe en secret à l’enquête. Cependant Gina, une jeune universitaire de Tel-Aviv également a récupéré les documents de travail de la victime et entreprend de poursuivre ses travaux ce qui lui vaut quelques agressions dont on ignore encore l’origine. Plus précisément, la police en ignore encore l’origine mais le lecteur sait bien que cet agent ultra-sioniste du Shabak (sécurité intérieure) que le narrateur suit depuis le début est forcément mêlé à ces affaires. Étrange ironie dramatique dans un roman policier. La fin du roman nous réserve pourtant des surprises !

Extrait choisi (p 182) :

S’asseoir sur la terrasse face à la mer avait le don de lui remonter le moral. C’est ainsi que, des heures durant, il pouvait contempler la danse incessante des vagues. La vue des barques de pêcheurs voguant vers le petit port de Jaffa avait pour lui une vertu apaisante. Il s’imaginait un monde composé de pêcheurs et de chasseurs. Les premiers, habitués à affronter la mer, étaient enclins à la modestie, tandis que l’accoutumance des seconds au sang et à la tuerie les avait rendus dominateurs et agressifs. Il se demandait parfois si sa vie le rapprochait davantage des pêcheurs ou des chasseurs.

Il n’aimait pas le quartier léché des artistes qui, sur la droite, lui bouchait la vue. En revanche, le rocher d’Andromède, posé juste en face du port, attirait sans cesse son regard. Dans la mythologie grecque, une belle princesse, offerte en victime au monstre de la mer, avait été ligotée au rocher de Jaffa. Persée, fils de Zeus, était venu la délivrer et l’avait épousée. La falaise surplombant la mer avait été le témoin des conquêtes successives de la cité. Elle avait vu passer les Égyptiens antiques, les Philistins, les Perses, les Phéniciens, les Séleucides, les Asmonéens, les Romains, les Byzantins, les musulmans, les croisés, les mamelouks, les Ottomans, les Français, les Anglais et, finalement, les sionistes. La majorité de la population était cependant demeurée la même depuis la nuit des temps. Jaffa, la belle et l’antique, avait toujours survécu aux vainqueurs successifs, jusqu’à ce qu’advienne l’année 1948.

Tout comme le rocher d’Andromède, Morkus se sentait l’un des derniers survivants de ce lointain passé, qui l’obligeait. Le policier n’avait toutefois jamais imaginé qu’un Persée viendrait le délivrer. Les mythes combattants lui étaient étrangers, mais la seconde Intifada, des années 2000 à 2006, avec ses dures vagues de violence, l’avait rendu plus arabe, et un tout petit peu moins israélien. Il avait éprouvé de la douleur au vu des victimes des deux bords, mais les quatre mille morts palestiniens avaient élargi les fissures dans son sentiment d’identité.

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10 avril 2019 3 10 /04 /avril /2019 13:43

Les Mal aimés, qui sont-ils dans ce roman ?

Je crois bien que ce sont tous les personnages. Dans cette histoire, il n’y a pas de place pour l’amour, ni pour la beauté. Juste de la jalousie, de l’envie, de la superstition, de la cupidité, de la culpabilité, de la vengeance. Tout cela est-il l’effet ou la cause d’une cruauté déjà ancienne mais jamais oubliée ? Le narrateur nous en rappelle de chapitre en chapitre des horreurs : des enfants condamnés au bagne pour des peccadilles ou pour des forfaits plus graves mais toujours causés par la misère, morts un ou deux ans après leur arrivée :

« Jean Marie Favre, date et lieu de naissance inconnus.

Jugé le 3 août 1880 pour mendicité.

Condamné à la correction jusqu’à ses 20 ans.

No d’écrou : 1629. 1,29 m à l’entrée.

Causes de la sortie : Décédé le 19 septembre 1881. ».

En cette fin du XIX dans la vallée de Vailhauquès l’humanité semble avoir déserté le monde. Le curé rêve de créer un nouveau bagne, l’instituteur confie des bébés indésirés à la Cruere, une immonde marâtre qui n’a rien à envier à la Thénardier et le docteur noie son désespoir dans l’alcool, incapable de sauver qui que ce soit : au secours, docteur Rieux ! Si Victor Hugo ne se dresse pas dans sa tombe en lisant cela, c’est qu’il est déjà mort.

Or et c’est le plus grand mérite de ce roman je crois, l’auteur dresse de chaque personnage un portrait si finement ciselé que malgré la monstruosité, il reste doté d’humanité. Comment alors oublier Alphonse, Léon, Ernest même et aussi Jeanne, Morluc, Étienne, Blanche et Gérault ? Même lorsqu’ils sont proches de l’animalité, le narrateur adopte leur point de vue ou les décrit par le regard d’un autre et ils restent des hommes, malmenés et fouettés par la misère. Alors on lit ce roman comme hypnotisé, sans espoir pourtant de rémission.

Heureusement, quelques belles descriptions de la nature apportent des respirations qui rendent l’horreur plus supportable :

« La chaleur accablante a vidé l’endroit de tous ses bruits, laisse régner le silence, un silence encore plus profond que celui provoqué par la clochette du bedeau lorsque le curé élève le saint sacrement en direction du ciel. Blanche se redresse sur les genoux, relève sa robe pour ne pas l’abîmer, puis avance d’un bon mètre, repose ses fesses sur ses talons. D’un geste de la main, elle retire les brins de paille collés à ses genoux. Elle fixe la nuée de grains de poussière virevoltant dans le rayon de lumière qui force la porte entrouverte. Dans cette myriade de minuscules étoiles éphémères, elle veut voir une image de la vie qu’elle ne connaît pas. L’espace d’un court instant, elle se dit que si le bonheur existe, il doit ressembler à ça. Une sorte de rêve inaccessible. Un rêve de gamine qu’elle a bien vite étouffé. » (p 15)

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