Chaque lundi, mercredi, vendredi et samedi, Sybil Van Antwerp s'occupe de sa correspondance : elle écrit depuis sa jeunesse, mais ce recueil rassemble son courrier de juin 2012 à 2020, les quelques lettres de 2021 et 2022 sont écrites par sa fille et par son ami au sujet de son décès. Elle écrit à son frère Félix, à son voisin Théodore Lübeck, à divers auteurs dont elle a lu les œuvres, à ses camarades du club de jardinage, le jeune Harry Landi et son père James, sa belle-sœur Rosalie, sa fille Fiona, une journaliste Alex Toole, à Joan qui l'interrogeait sur le deuil, à la doyenne de l'université, au fil d'un homme qu'elle avait laissé condamner…
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À travers, toutes ces lettres, on découvre peu à peu qui est Sybil Van Antwerp par les lettres qu'elle écrit aux uns et aux autres, car la fonction expressive du genre épistolaire révèle bien son histoire, mais aussi ses joies et ses peines, ses doutes, ses peurs, ses impatiences et ses espoirs. De même, la fonction impressive des lettres qu'elle reçoit et lit se perçoit par ses réactions plus ou moins rapides ou de l'absence de réactions. En somme, même si la plupart du temps, ses destinataires lui répondent, c'est essentiellement l'histoire de Sybil que nous découvrons. Et comme la dame a du caractère, cela est loin d'être banal.
Toutefois, on peut s'étonner de l'absence totale d'écho des événements de portée mondiale dans l'histoire de Sybil ! Seul son ami et voisin Théodore Lübeck inscrit son histoire dans l'histoire mondiale, mais sans s'attarder. Rien sur la mort de Mandela, rien sur les attentats, rien sur les élections aux USA ni sur les ouragans. Sybil a une histoire et cela lui suffit.
Le choix du genre épistolaire pour la présenter est vraiment judicieux : le lecteur découvre au gré des lettres les éléments disparates de la vie de Sybil et ils trouvent leur unité grâce à elles.
Extrait choisi : Il y a cette expression qu’on entend partout. On dit que les choses « passent comme les saisons ». Vous voyez à quoi je fais allusion, n’est-ce pas ? Quand quelqu’un traverse un moment difficile, on lui dit « Ça passera, comme les saisons ». Ou quand on vient d’avoir un bébé et qu’une femme plus âgée nous assure que cette période de nuits sans sommeil ne dure qu’un temps, une saison – un hiver, j’imagine ? (plutôt la saison des ouragans !) – et qu’une autre saison lui succédera, que le ciel s’éclaircira. Eh bien je ne suis pas d’accord. Il y a, par définition, quatre saisons qui se répètent, toujours au même rythme, année après année. Puisqu’un tel cycle ne s’applique pas dans la vie humaine, j’en conclus qu’en matière de saisons chacun de nous n’a droit qu’à un tour. Nous naissons et traversons l’enfance au printemps. Nous vivons ces glorieuses années, passionnantes et pleines d’allant, que sont la vingtaine, la trentaine et la quarantaine, en été. Nous nous retirons en nous-mêmes à l’automne, saison fraîche mais pas encore froide, intense et aromatique. Et quand vient l’hiver, c’est la vieillesse (soudaine) et la mort. Un tour par personne, à moins qu’il soit interrompu, comme ç’a été le cas pour Gill, et pour Quintana. J’imagine qu’en suivant cette logique on peut dire que votre John en était arrivé à l’automne. Ma mère est morte pendant son été.
Mais je vois plutôt l’existence comme une longue route que nous parcourons à pied, dans un seul sens. C’est, en somme, un chemin solitaire dans la nature sauvage des collines, dans le vent. Les montagnes. La neige. Et on tombe parfois sur quelqu’un qui nous accompagne et marche à nos côtés un moment, et parfois aussi (c’est là que je veux en venir) on aperçoit au loin des lumières qui nous redonnent courage, une maison isolée ou peut-être un village, et l’on s’arrête dans la chaleur de cette halte, on entre. On dîne peut-être d’un repas chaud et l’on reste peut-être pour la nuit, ou encore plusieurs années.
