Ce recueil se compose comme un chant avec des thèmes lancinants comme les douze "art, peau et tics" entrecoupés de refrains comme les sept "Résolutions" ou encore les sept "Rencontre" et aussi les six "Musique Maestro" et comme rimé par les titres qui se répètent : "Thérapeutique", "Portrait", "Tableau de chasse", "Au bistrot du coin", "Bruissements", "Mauvaise route", "Programme animalier" ... Dans cette vaste composition, quelques fragments isolés retiennent alors l'attention :
"Hors du cortège
L'heure de la foire a sonné. Il faut braire avec les foules. Je m'y refuse et quitte le cortège."
"Origine
Naissance amusante. Sorti des trompes de Calliope."
"Ni rime ni saison
J'ai beau forcer ma nature, elle continue à changer en toutes saisons".
Un chant aux thèmes lancinants, on n'en attendait pas moins d'Orphée, mythique créateur de la poésie lyrique, mais ici, "Pas de thrène pour le Thrace", le chant est plein de malice, de jeu et d'irrévérence :
"Musique maestro
Au seuil de la renommée, un âne enrhumé vaut mieux qu'une trompette mal embouchée"
"Mauvaise route
Une erreur et c'est l'errance pour l'éternité"
"Dyscalculique
Mon errance est sans mesure. Je ne compte sur personne. Mes vers sont irréguliers, ma vie dissymétrique. J'ai commencé avec une lyre à sept cordes. Aujourd'hui je lui en vois neuf. Mo compte finira par être bon."
Tout ce recueil est composé de fragments de deux ou trois lignes.
La Musique n'adoucit pas les peurs
Ce second recueil est, lui aussi, consacré à Orphée, mais cette fois les vingt poèmes versifiés se composent d'une dizaine de vers répartis en strophes. Le poète s'adresse souvent à Orphée, sans se départir de son irrévérence qui donne sa saveur au recueil. Ainsi dans "Le présage du caniveau" :
" Un jour mon bel Orphée
des nymphettes joueront avec ta tête
dans le caniveau ! "
L'ensemble du recueil est habilement illustré à l'encre de Chine par Violaine Fayolle
Qui va là en moi ?
C'est le titre de l'un des poèmes de ce recueil et si je choisis ce titre, c'est une manière de dire l'effet que produisent ces courts poèmes : on se laisse envahir ou juste toucher par les images et impressions parfois fugitives qui immanquablement font écho à la réalité de notre existence.
Un regret pourtant : ne pas trouver sous ma plume ces petites pirouettes qui font mouche !
Quelques poèmes choisis :
Qui va là en moi ?
Entrées en deux petits coups
dans l'étroitesse du silence,
quelques idées accrocheuses s'emparent
des places les plus fortes
de mon for intérieur.
Cette partie manquait au puzzle des romans autobiographiques : comment l'auteur est-il passé de l'enfance torturée par un père mythomane au journalisme jusqu'au grand reportage couronné par le prix Albert-Londres ? Ce récit semble expliquer cette évolution par une série de hasards qui conduisent George alias Sorj alias Kells à vivre dans la rue au risque de sombrer au fil des mauvaises rencontres, puis de faire des rencontres qui le sortent de la rue, puis l'entrainent dans des combats armés contre les fachos mais aussi contre la police. Un idéal de justice le guide souvent dans son parcours, mais cet idéal s'affirme avec la rencontre des MAO. Avant cette rencontre, c'est la survie qui l'occupe tout entier, dans le monde inhospitalier de la rue, à Lyon puis à Paris.
La rencontre des MAO renvoie aussi à un épisode de l'histoire moderne où ils occupaient le pavé tout comme le haut du pavé avec Sartre, Godard et bien d'autres, rêvant d'une révolution qui abolirait les frontières entre ouvriers et cols blanc. Des épisodes qui ont marqué l'actualité de l'époque émaillent le récit : La mort de Pierre Overnay abattu par un gardien chez Renault, l'enlèvement d'un cadre de chez Renault par la Nouvelle Résistance Populaire, l'emballement du procès de Bruay-en-Artois, les jeux olympiques de Munich, les actes racistes à Grasse puis à Juan-Les Pins puis à Cagnes-sur-Mer et à Marseille, l'affaire Lip.
Le jeune Kells occupe avec quelques autres la place des bras armés, les "militaro-débiles". Il manie le nunchaku, la barre de fer et le cocktail Molotov et s'initie aux armes à feu. « Contre la tyrannie, l’insurrection est un droit », gueulait [notre] journal, La Cause du Peuple. Mais un jour, il comprend : "Je le savais maintenant. Je n’étais pas un tueur. Nous n’étions pas des assassins. Nous ne réclamions la mort de personne. Seulement le droit de vivre pour tous." Peu après, il apprend la dissolution de la Gauche Prolétarienne et la naissance de Libé qui se substitue à La Cause du Peuple, mais entend donner la parole au peuple.
C'est alors que Kells alias Sorj Chalandon entre à Libé.
Ce récit n'est pas exempt de nostalgie, la dernière page répertorie les "copains" disparus, suicidés ou tués, Pas si simple de renoncer à ses rêves.
Extrait choisi : J’ai remonté les voies. À l’arrivée d’un train, un jeune s’est détaché de la foule des voyageurs.
— Tu vends jusque sur les quais ? Vous êtes gonflés, les maos !
Il a acheté un journal. Je ne connaissais pas le prix. Lui, si. Un franc. J’ai regardé autour de moi, aucun autre vendeur, j’ai glissé la pièce dans la poche arrière de mon pantalon.
Et puis j’ai dégagé. Coup de sifflet. Des agents de la SNCF m’ont dit que je n’avais pas le droit d’entrer dans la gare avec des journaux.
— Ah oui, merde. On aurait dû te prévenir, m’a soufflé Norman.
Si j’avais vendu un exemplaire ? Non rien. Désolé, vraiment. Dans ma poche, la pièce blanche pesait dix tonnes. Grâce aux maos, je pourrais prendre une douche chaude, laver mes chaussettes et mon caleçon. Ce n’était pas du vol, c’était un prêt. Plus tard, promis, je glisserais un franc dans la caisse pour rembourser le journal dérobé."
PS Je n'aime pas les nouvelles couvertures Grasset!
Goncourt des lycéens en 2008, ce roman était dans ma bibliothèque, mais je ne l'ai jamais chroniqué ! Réparons cette injustice ! Un brillant avenir s'ouvre sur le suicide de Jacob, découvert par son épouse, l'héroïne, en 2003 : les ressorts de la tragédie sont en place !
Cependant, ce temps où la tragédie s'achève est une entorse au récit qui est réalisé du point de vue d'Elena Tiberescu/Helen Tibb, épouse de Jacob Steinovici entre 1941 et 1975, mais à travers une alternance de points de vue entre Helen et sa belle-fille Marie entre 1988 et 2006. Cela scinde la vie d'Elena/Helen en deux : Le passé de la fuite de la Bessarabie que les Russes envahissaient en 1941 vers la Roumanie où Ceausescu régnait en tyran, période reléguée bien loin par le recours au passé simple comme temps du récit et le passé récent aux États-Unis avec Jacob, mais aussi leur fils unique Alexandru et son épouse française, Marie, période racontée au présent de narration. Est-ce à dire que le brillant avenir est immanquablement américain ? Au regard de l'actualité brûlante de cette année 2025, cela parait plutôt cocasse !
La période de 1975 à 1988 n'occupe que deux chapitres à peine, mais elle est, elle aussi, relatée au passé simple du point de vue d'Elena. Cette période place au cœur du récit, même si elle est reléguée à la fin du livre la question de l'appartenance à un groupe religieux. Elena est d'origine catholique, Jacob est Juif. En Roumanie, il était regardé avec méfiance, les parents d'Elena ne voulaient pas qu'elle épouse un Juif, mais en Israël, c'est Elena qui est perçue comme différente : « Elena n’est pas juive. Il faut être juif pour comprendre ce pays. » Plus tard, à Rome, lorsqu'ils s'adressent au Bureau d'aide aux immigrants israélites, ils essuient un refus, car Elena n'est pas juive. Or, Elena veut quitter Israël car elle comprend que l'avenir de son fils y serait sombre. Et là encore, quelle résonance avec notre époque tourmentée ! En somme, un roman qui traverse l'Histoire et nous fait voir ses effets à long terme ! Mais alors, quel est le brillant avenir annoncé par le titre ?
extrait choisi : " — Oui, répondit Nancy en hochant la tête. Il n’a pas eu une vie facile. C’est un rescapé d’Auschwitz, et il a perdu son fils cadet en 67. »
Elena ouvrit de grands yeux. « Quelle horreur ! Un accident ?
— La guerre des Six-Jours.
— Oh, pardon. »
Nancy désigna du doigt une maison qu’elles venaient de dépasser et murmura : « Ils ont perdu leur fils l’an dernier, à la fin de la guerre du Kippour. Un fils unique. Une tragédie. Ils ont émigré de Russie il y a trois ans. — L’an dernier !
Il avait quel âge ?
— Dix-huit ans ? Il allait entrer à l’université pour étudier les sciences politiques. Igor. Un garçon charmant, et un violoniste de talent. Quelle tristesse. »
Dix-huit ans. À peine plus âgé qu’Alexandru. Un enfant. Elena frissonna. Sa belle-mère désigna du menton une autre maison, devant laquelle avait été installée une rampe pour permettre l’accès d’une chaise roulante. « Ici, leur fils a perdu ses deux jambes l’an dernier. À Kiryat Shmona. »
Ce récit publié en 1907 s’appuie sur un événement historique. Il se déroule en Angleterre, particulièrement à Londres, à la fin du XIXe siècle. Seul roman de cet auteur qui se déroule à Londres, "l'Agent secret" dresse le portrait d'une ville sordide minée par des anarchistes souvent médiocres.
Le héros, Verloc, doit organiser un attentat terroriste, afin de perturber l’ordre bourgeois qui règne en Europe. Ce héros est un agent secret et il est piqué au vif, lorsque à l’ambassade, on lui intime d’agir pour mettre fin à la tranquillité bourgeoise de Londres. Il s’agit de faire croire à un attentat anarchiste en faisant sauter l’observatoire de Greenwich, symbole de la science. Mais pas de chance, c’est son jeune beau-frère, dont il avait la charge qui saute et se retrouve éparpillé sur la chaussée !
L’auteur décrit alors l’univers interlope des anarchistes, l’univers tout aussi trouble des ambassades, l’univers corrompu de la police, et l’ironie est mordante.
Borges considérait ce roman comme « le meilleur roman policier de tous les temps » ! Aujourd'hui, le rythme du récit peut sembler traînant, tant l'auteur s'attarde sur les personnages et sur les lieux.
C’est surtout un roman politique qui s’appuie sur de multiples descriptions et portraits parfois très marqués par l’époque.
Extraits représentatifs :
Sa vision de la vérité était devenue si intense que le son d’une autre voix ne parvint pas cette fois à le dérouter. Sans détourner ses regards des charbons ardents, il reprit son exposé : la préparation de l’avenir était nécessaire, et il admettait que le grand changement sortirait peut-être d’un soulèvement général. Mais la propagande révolutionnaire est œuvre délicate et de haute conscience puisqu’elle implique l’éducation des futurs maîtres du monde ; il y faudrait apporter autant de soin qu’à l’éducation des rois. Il fallait expérimenter ses principes avec précaution, timidement même, dans l’ignorance où nous sommes de l’influence qu’un changement économique pourra produire sur le bonheur, les mœurs, l’esprit, l’histoire de l’humanité. Car l’histoire est faite par des instruments et non par des idées ; et en changeant les conditions économiques, on change tout du même coup, l’art, la philosophie, l’amour, la vertu, jusqu’à la vérité…
Le charbon dans la grille se tassa avec un léger bruit. Michaelis, ermite visionnaire du pénitencier désertique, se leva brusquement. Pareil à un ballon gonflé, il ouvrait ses bras courts comme s’il allait, d’un effort, tenir serré sur son cœur un univers régénéré. Et d’une voix que la passion rendait plus haletante, il conclut :
– L’avenir est aussi certain que le passé : esclavage, féodalité, individualisme, collectivisme, ces divers états doivent logiquement et indubitablement succéder l’un à l’autre. C’est la formule d’une loi et non une creuse prophétie.
La moue dédaigneuse qui plissait la lèvre épaisse du compagnon Ossipon accentua encore le type négroïde de sa face.
P 50
Alexandre Ossipon, dit« le Docteur », auteur d’une brochure médicale sur un sujet équivoque, et conférencier qui ex posait l’hygiène sociale aux associations ouvrières, savait au besoin s’affranchir des entraves d’une moralité de convention. Mais il se soumettait aveuglément aux décrets de la science. En examinant cette femme, sœur d’un dégénéré, dégénérée elle même à coup sûr et du type le plus dangereux, il invoquait Lombroso, à la manière dont le paysan d’Italie se recommande à son saint favori. Son œil scientifique scrutait les joues, le nez, les yeux, les oreilles… Mauvais ! mauvais ! Fatal ! Et comme les lèvres pâles de Madame Verloc se détendaient à la chaleur attentive de son regard, il put considérer aussi les dents… Plus de doute… Le type assassin ! P 296
Prix Goncourt des Lycéens 2024, ce roman dont l'histoire se déroule hors du temps, dans un pays-arrière, on ne sait où, est longtemps pris en charge par un narrateur énigmatique, _le chien de Rose !_ puis par un narrateur extradiégétique. Le récit présente d'une façon quasi toujours chronologique la vie d'un hameau des Montées : trois maisons abritent, tant bien que mal, trois familles : celle de Rose, qui vit seule avec son chien jusqu'à l'arrivée de Madelaine. Celle d'Ambre et de son mari, sabotier, mais ivrogne, Léon. Celle d'Aelis, jumelle d'Ambre, de son mari, bucheron, Eugène et de leurs trois fils, Germain, Artaud et Mayeul. Eugène a la chance d'avoir un cheval, Jéricho, qui lui est fort utile dans son travail.
Tout ce petit monde vit sur les terres des seigneurs du coin, les Ambroisies et redoute les impôts que les Ambroisies exigent chaque année et redoutent plus encore, la folie d'Ambroisie-le-fils qui parcourt les campagnes avec son cheval, décimant les récoltes, écrasant les enfants et troussant les femmes. À cela s'ajoute, la rigueur du climat qui saccage le travail des paysans, la faim, le gel qui torturent les êtres, la fatalité qui empêche tout espoir ! la solidarité familiale permet certes de mieux supporter tous ces fardeaux, mais elle ne garantit jamais le bonheur. La révolte est si périlleuse que seule la jeune Madelaine l'ose et cela provoque de grands malheurs dans le village.
Construit comme une tragédie, le prologue annonçant déjà l'inévitable malheur, ce roman est touchant par ses personnages dont on partage les espoirs, les colères, la soumission à la fatalité !
Terrible tragédie, hors du temps, dans un univers quasi mythologique où se côtoient le fleuve Basilic, le cheval Jéricho et les seigneurs Ambroisie, c'est aussi un roman de la misère et de la révolte qui rappelle la terrible histoire de Jacquou Le Croquant d'Eugène le Roi.
Le roman se teinte cependant d'une certaine modernité, accordant à la question de la place des femmes dans le monde, une place privilégiée. Est-ce ce qui a séduit cette année les lycéens ?
Extrait choisi : " Je n’en avais jamais vu avant elles. Ambre et Aelis sont des jumelles. Cela n’arrive pas souvent et les gens se méfient quand les ventres des mères donnent la vie deux fois coup sur coup, soulagés lorsque l’un des deux enfants meurt à la naissance. Car pour eux, il n’y a rien de normal dans ces corps et ces visages qui se ressembleront goutte pour goutte tout au long de la vie, ces êtres dont on ne saura jamais vraiment si c’est l’un ou l’autre, si c’est humain, si au fond ce n’est pas le diable. Rose a ri en racontant il y a longtemps qu’Ambre et Aelis ont survécu toutes les deux et cela a causé bien du souci à leurs parents d’accueillir deux enfants d’un coup, deux filles qui plus est, qui n’auraient pas la force des fils, qu’il faudrait marier et presque payer pour qu’on les emmène. D’ailleurs il s’en est fallu de peu qu’on ne les jette dans le Basilic une nuit quand tout le village dormait. Cependant les nouvelle-nées étaient d’une beauté saisissante ; sans doute leurs parents les ont-ils gardées par une sorte de superstition confuse, mélange de fascination et de peur, n’osant défaire ce que le ciel avait fait si seulement c’était lui."
De Philippe Claudel, j'ai beaucoup aimé La Petite fille de M Linh un récit d'une très grande délicatesse mais Le Rapport de Brodeck déjà avait longtemps attendu que je trouve la force de l'aborder tant le sujet, l'illustration de couverture et plus tard le propos me remuaient et voici que Crépuscule, roman paru en 2023, fait un pas de plus vers l'innommable à tel point qu'il ne reste presque plus rien de véritablement humain dans une contrée imaginaire aux portes de notre monde : meurtres, torture, haine, violence. pogrom, viol, spoliations, rien ne nous est épargné et c'est à désespérer de l'humanité.
D'ailleurs, souvent, les hommes sont décrits comme des animaux : sauf Baraj, "un homme au milieu de l’existence", le Maire est " un magnifique imbécile de l’espèce des dindons", le Médecin " tout chez lui rappelait le chat, de ses moustaches maigres qui se divisaient de part et d’autre du visage pointu en ramifications hérissées, aux yeux en amande, vert et or, et à ses ongles aussi, [...] étaient étonnamment longs et acérés" ou le Rapporteur de l’Administration qui émet des" gloussements de volaille" " tout en gonflant ses poumons d’air et d’importance." Dans Anima, Wadji Mouawad poussait plus loin encore l'animalisation du monde qui avait perdu toute humanité.
Depuis sa parution il y a un an, beaucoup de choses ont déjà été écrites sur Crépuscules, je ne vais pas les répéter. Cet abécédaire suffira à garder un souvenir de cette lecture :
A L’Adjoint, qui répondait au nom antique de Baraj, était tout encombré de sa personne et en particulier de sa grosse tête couverte d’une chevelure bouclée ras. Il se taisait et jetait avec ses yeux jaunes des regards inquiets vers son supérieur, le Policier, ...
B Baraj n’avait pas pris femme et vivait avec ses deux chiens roux aux yeux piquetés d’or, de forts bâtards à l’allure noble qui tenaient tout à la fois du braque et du rouge de Bavière, et qui étaient aussi silencieux que lui. Les deux chiens formaient une paire inséparable. Si bien que Baraj ne leur avait pas donné un nom à chacun, mais les appelait Mes Beaux.
C Un crépuscule lourd comme mille années de souffrance écrasait son jeune corps jusque-là neuf et pur.
D Lui-même alors devait enfin savoir s’il avait eu raison de consacrer son existence à Dieu, ou s’il avait gâché ses jours pour des fariboles
E Elle soupirait. Il la prenait là où elle était, sans plus de façon et sans rien lui demander. Porc efflanqué, il venait en elle, soufflant, grognant, tandis qu’elle se laissait faire, muette, soumise et sans joie, continuant à éplucher debout les légumes pour la soupe si telle était sa tâche au moment où il avait surgi.
F Seule la mitoyenneté de la demeure empêcha qu’on y mît le feu mais on badigeonna la façade d’inscriptions ordurières où les mots « assassin » et « impie » dominaient toutes les autres insultes, et de dessins malhabiles où le Prophète Mahomet était caricaturé sous les traits d’un âne.
G On délie les gorges en les rinçant.
Sa Grandeur le Margrave Vitold Vlad Domitien Özle, dix-septième du nom, vingt-deuxième comte de Bessa, onzième prince de Mordochie, chevalier de l’Ordre de la Croix bénie, Commandeur de l’Empire, Stils d’argent des Frères francs, serait honoré de la présence du Capitaine de police Nourio lors de la chasse à l’ours qu’il mènera sur ses terres le dernier vendredi de ce mois.
H Le Commandant, qui était un homme pusillanime, mettait en garde Nourio;
I En particulier, et il s’en étonna plus tard, à aucun moment il ne pensa aux victimes probables de l’incendie.
J Nourio avait toujours vu la vie comme un jeu stupide aux règles floues, qui changeaient sans cesse, et dont l’issue de la partie n’apportait sans doute aucun gain, mais pas de perte non plus d’ailleurs. Un divertissement à somme nulle, dont on peinerait à trouver une signification
K Le Policier prit un petit cigare dans son gilet – des krumme suisses, son seul luxe, qu’il faisait venir de Berne par boîtes de cinquante et qui ressemblaient à des lombrics tortueux.
L Lorsque Nourio avait frappé à la porte, c’était la fillette, Lémia, qui lui avait ouvert.
M Pour l’Adjoint, la jeune fille figurait tout à la fois la sainte, la sœur, l’enfant, la mère, comme si, dans sa féminité à peine éclose, elle unissait toutes les figures, toutes les incarnations de la femme, avec la même grâce et le même inaccessible que les statues d’église ou les peintures sacrées.
N La disparition de Nourio n’affecta pas la petite ville. On pourrait même dire qu’elle soulagea le plus grand nombre des habitants, à commencer par ses édiles.
OOn aurait cru soudain que l’assemblée pressée là subissait une de ces métamorphoses que d’antiques poètes ont célébrées et qui conduisent les hommes à prendre des faces de bêtes.
P Trois jours après les funérailles du Curé Pernieg et la procession de repentance, alors que la veille l’Évêque branlant et sa suite avaient levé le camp et regagné T., une main anonyme souilla de sang de porc les portes des quatorze logis, en y barbouillant un approximatif symbole qui ressemblait à un croissant, après avoir attaché un goret à celle de la mosquée et l’avoir égorgé sur place.
Q « Qu’Allah vienne en aide aux brebis égarées ! Ce ne sont pas des menaces. C’est une prière. C’est une sourate du Livre saint.
R Un roman. Un roman de mer et de pirates, car c’était là le paradoxe chez un homme dont la mission était de veiller à la bonne administration d’une contrée continentale éloignée de tout rivage que d’avoir pour choses les plus précieuses dans la vie les mers, les océans, les marées, les grèves, les îles, les grands bateaux aux voiles blanches, les campagnes de pêche, les drames des abysses, les cyclones et les tempêtes, les grains, les embruns, l’odeur du sel et sa morsure, les corps violents des marins et leurs mœurs rudes.
S Les trois autres avaient des têtes de soudards et d’assassins, brutales et couturées de cicatrices dont on pouvait supposer qu’elles étaient les souvenirs de rixes sanglantes ou d’engagements guerriers.
T Tous les débuts sont modestes. Troie. Rome. Mille exemples pour qui se donne la peine de les chercher ! L’Histoire bégaie. Elle est sénile, ou jamais sortie de ses langes. Au choix
U L’usage de la plume, de l’encre et du papier lui procura une sérénité simple qui l’effaçait du moment présent, le décalait dans un autre espace où ni la saison, ni l’heure, ni les faits domestiques, ni les vicissitudes, ni même les variations de son état d’âme n’avaient d’importance.
V ... car soudain ce qui possédait le Vicaire posséda tous les hommes, femmes, vieux, enfants présents, à l’exception de quelques-uns, du Policier par exemple, qui songea à l’antique légende d’Ulysse et des Sirènes, ou de l’Adjoint dont on apercevait, non loin du baptistère, la haute stature encombrée et dont la stupéfaction ne parvenait pas à oblitérer le bon sens primaire
W « Wifq Allah alshaat aldaala ! « Est-ce que ce sont des menaces ? avait demandé le Policier
X chapitre X où le policier réalise avec effroi que les quatorze stations de la procession correspondent aux quatorze maisons de musulmans.
Y Mes Beaux qui l’accueillaient joyeusement, et leurs grands yeux couleur d’automne, emplis d’amour et de reconnaissance, le contemplaient comme s’il était le centre de l’univers ainsi que son monarque.
Z Et sans doute le Maire et le Rapporteur, tout disposés à faire preuve du zèle le plus veule, confirmèrent-ils leurs informations au Vicaire.
Charlie Hebdo libère les femmes, voilà un titre bien présomptueux a priori, mais voilà une compilation d’un demi-siècle d’articles et de dessins qui pèse bien son poids !
C’est un ensemble d’articles de fond qui révèlent l’engagement de Charlie Hebdo concernant l’IVG et le long combat pour l’imposer, la pilule contraceptive et la politique nataliste, le travail des femmes et la maternité, la PMA, l’infanticide et le déni de grossesse, le mariage, le divorce, les crises familiales, les femmes au pouvoir, les femmes et le christianisme, les femmes et les Musulmans, les femmes et le sexe, l’excision, la femme marchandisée mannequin, actrice porno, miss France et autres formes d’exploitations et aussi les mouvements de révolte : “balance ton porc”, “metoo” et la question du consentement, les violences conjugales et le féminicide, la prostitution et les femmes qui marquent leur temps.
Ainsi sur Giséle Halimi, à la fin de l'article de Gérard Briard, on peut lire cet hommage : L'universalisme et la loi étaient d'ailleurs au coeur du combat qu'elle menait depuis 2006 à la tête de son association, Choisir la cause des femmes (fondée en 1971) : la "Clause de l'Européenne la plus favorisée". Concrètement, il s'agit de piocher dans la législation des 28 pays membres de l'UE les lois les plus avancées dans cinq domaines qui couvrent la vie d'une femme - le choix de donner ou non la vie (éducation sexuelle, contraception, avortement ) ; la famille (mariage, divorce) ; le travail (égalité professionnelle et salariale, retraite) ; les violences faites aux femmes ; et la représentation en politique_ et de faire bénéficier chaque citoyenne européenne de ce "bouquet législatif" . Un projet d'égalité qui n'a que foutre des "identités', des "cultures" et des "ressentis". Pas très woke, tout ça, Mme Halimi...
Sur tous ces sujets, des dessins et caricatures bousculent, remuent, choquent pour bien marquer les esprits, signés Cabu, Tignous, Catherine, Wolinski, Riss, Coco, Biche, Jul. Luz, Honoré, Reiser, Félix, Willem, Zorro… En somme, un recueil d’une richesse inouïe, impossible de l’épuiser, mais quel plaisir d’y picorer ici un texte, ici un dessin au gré des envies ou des recherches.
Charlie Hebdo libère les femmes, voilà un titre bien présomptueux a priori, mais voilà une compilation d’un demi-siècle d’articles et de dessins qui pèse bien son poids !
J’ai beaucoup aimé cette lecture.
Bretonne, je connais Belle-ile-en-Mer, les vestiges de la colonie pénitentiaire et quelques éléments de son histoire et j’avais déjà lu Paroles de Prévert et le magnifique poème « La chasse à l’enfant » et j’ai lu récemment Les mal aimés de JC Tixier.
C’est avec cet arrière-plan que j’ai lu et apprécié ce roman.
En effet, l’auteur connaît bien l’enfance maltraitée puisqu’il en a été victime et c’est avec ce regard particulier qu’il fait vivre celui que l’on surnomme « la Teigne » prisonnier des hauts murs de la colonie pénitentiaire, des gardiens, des gaffes ou surveillants et de l’île entourée par l’océan ! Avec lui, on observe la violence entre colons et de la part des gardes et on découvre le raffinement dans l’invention des sanctions : le bal notamment.
Mais Chalandon connaît aussi particulièrement bien par sa jeunesse et par ses relations avec les combattants d’Irlande du Nord le sujet de la révolte et il décrit ici la révolte des colons en 1934 après une sanction totalement disproportionnée à la faute : un colon avait mangé son fromage en premier au lieu de suivre l’ordre du repas ! Absurdement, les enfants profitent pour franchir le mur, oubliant qu’ils sont prisonniers de l’océan ! Tous sont capturés dès le lendemain grâce aux secours des « braves gens », belle-îlois et touristes, lancés aux trousses des enfants pour 20 francs de récompense ! Tous, sauf un : Jules Bonneau (clin d’œil aux anarchistes) alias la Teigne.
Enfin, l’auteur est journaliste, ce qui donne un roman extrêmement bien documenté sur les journaux, les courants politiques, la marine à voile, les traditions des morbihannais, le travail de faiseuse d’anges et les risques encourus pour cette pratique illégale.
J’ai trouvé très touchante l’amitié qui unit le héros avec son patron et avec l’équipage du Sainte-Sophie. Cette amitié amène le héros à desserrer son poing pour serrer une main, à remiser « la Teigne » pour assumer son nom, Jules Bonneau.
En somme, un très bon roman, riche, émouvant, documenté. Extrait : Je l’ai regardé une fois encore. Sa tête de piaf. Son regard tombé du nid. Au pied des deux échelles, ils n’étaient plus que trois. Loiseau m’a donné une bourrade dans l’épaule.
— Allez, on y va, Bonneau !
Sans plus attendre, il a saisi le cordage qui pendait. Et il a commencé à descendre, sans me quitter des yeux. Il grimaçait de douleur.
— Allez viens, merde !
J’ai craché dans l’obscurité.
— Regarde-toi ! Tu ne pourras même pas marcher.
— Je n’ai pas le choix.
La sirène a repris. Il était dans l’herbe, une joue posée contre la corde.
— C’est trop tard, Bonneau. Tu as vu les dégâts ? On va le payer très cher !
Il avait raison, je le savais. Nous allions le payer. Mais pourquoi s’évader ? S’évader où ? Personne n’avait jamais eu l’intention de s’évader. Seulement avoir un peu de temps en plus. Voler quelques heures pour nous. Et puis leur faire mal. Que la peur change de camp.
Extrait : De chaque déchirure naît une étincelle, de chaque faille, naissent des merveilles, alors il est pris dans un cycle paradoxal : construire son art ou se détruire. Car il est ainsi fait. Staël est un homme de rupture. Il ne se retourne jamais.
Ce texte est présenté comme le roman d’un chef-d'œuvre. Il a en effet pour sujet central le dernier et très grand tableau (3m 50 x 6 m) de Nicolas de Staël « Le Concert ». Le récit part du dernier jour de la vie du peintre qui venait de passer la journée à peintre ce tableau "immense et rouge" avant d’abandonner et de se jeter dans le vide.
En remontant le temps, le récit s’attarde sur la passion de Nicolas de Staël pour Jeanne, ex-maîtresse de René Char et motif de la brouille de ces deux hommes qui avaient tout pour s’entendre. Le jour de son suicide, le jeune peintre est seul, ni Jeanne, ni Françoise, sa deuxième épouse, ne viendront. Le tableau reste inachevé. À 41 ans, l'artiste, en plein succès, renonce à la vie.
C'est que Nicolas de Staël se moque bien du succès de ses œuvres chez les galeristes new-yorkais et de leurs exigences de tableaux non figuratifs : Le Concert est un tableau figuratif, le piano noir, la partition et même le violoncelle sont bien identifiables. Et le peintre étale autour un rouge lisse, sans mouvement, ce rouge qui "avait envahi [son] esprit alors qu'il assistait à un concert de Webern le week-end" précédant.
Or ce rouge ne serait-il pas celui des lueurs de l'incendie et de la colère du peuple russe de 1917 sous les fenêtres de la famille de Staël sur la perspective Nevski de St Petersbourg ? Nicolas de Staël est en effet issu d'une famille de l'aristocratie russe, proche du tsar Nicolas 1er. Sa mère avait beau jouer du piano pour ses enfants, la fuite était inéluctable. Les parents de Nicolas n'y survivent pas longtemps, mais les enfants ont la chance d'être recueillis dans une famille bienveillante et riche à Bruxelles. Pourtant, dès ses 18 ans, Nicolas de Staël quitte ce cocon pour une vie de bohème où il entraine sa première épouse qui n'y survivra pas.
Le roman retrace ainsi l'existence tumultueuse du peintre en quête d'une explication de ce tableau. La bibliographie donnée en fin de l'ouvrage illustre le sérieux de la recherche. Des textes de Stéphane Lambert, Edouard Dor, Anne de Staël et Laura Greilsamer apportent pour finir des "regards croisés"
Cette lecture m'a passionnée, d'une part car j'ai eu l'occasion d'étudier ce tableau avec des étudiants
et d'autre part car j'espère aller voir bien l'exposition Nicolas de Staël au musée d'arts modernes de Paris