Cette partie manquait au puzzle des romans autobiographiques : comment l'auteur est-il passé de l'enfance torturée par un père mythomane au journalisme jusqu'au grand reportage couronné par le prix Albert-Londres ? Ce récit semble expliquer cette évolution par une série de hasards qui conduisent George alias Sorj alias Kells à vivre dans la rue au risque de sombrer au fil des mauvaises rencontres, puis de faire des rencontres qui le sortent de la rue, puis l'entrainent dans des combats armés contre les fachos mais aussi contre la police. Un idéal de justice le guide souvent dans son parcours, mais cet idéal s'affirme avec la rencontre des MAO. Avant cette rencontre, c'est la survie qui l'occupe tout entier, dans le monde inhospitalier de la rue, à Lyon puis à Paris.
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La rencontre des MAO renvoie aussi à un épisode de l'histoire moderne où ils occupaient le pavé tout comme le haut du pavé avec Sartre, Godard et bien d'autres, rêvant d'une révolution qui abolirait les frontières entre ouvriers et cols blanc. Des épisodes qui ont marqué l'actualité de l'époque émaillent le récit : La mort de Pierre Overnay abattu par un gardien chez Renault, l'enlèvement d'un cadre de chez Renault par la Nouvelle Résistance Populaire, l'emballement du procès de Bruay-en-Artois, les jeux olympiques de Munich, les actes racistes à Grasse puis à Juan-Les Pins puis à Cagnes-sur-Mer et à Marseille, l'affaire Lip.
Le jeune Kells occupe avec quelques autres la place des bras armés, les "militaro-débiles". Il manie le nunchaku, la barre de fer et le cocktail Molotov et s'initie aux armes à feu. « Contre la tyrannie, l’insurrection est un droit », gueulait [notre] journal, La Cause du Peuple. Mais un jour, il comprend : "Je le savais maintenant. Je n’étais pas un tueur. Nous n’étions pas des assassins. Nous ne réclamions la mort de personne. Seulement le droit de vivre pour tous." Peu après, il apprend la dissolution de la Gauche Prolétarienne et la naissance de Libé qui se substitue à La Cause du Peuple, mais entend donner la parole au peuple.
C'est alors que Kells alias Sorj Chalandon entre à Libé.
Ce récit n'est pas exempt de nostalgie, la dernière page répertorie les "copains" disparus, suicidés ou tués, Pas si simple de renoncer à ses rêves.
Extrait choisi : J’ai remonté les voies. À l’arrivée d’un train, un jeune s’est détaché de la foule des voyageurs.
— Tu vends jusque sur les quais ? Vous êtes gonflés, les maos !
Il a acheté un journal. Je ne connaissais pas le prix. Lui, si. Un franc. J’ai regardé autour de moi, aucun autre vendeur, j’ai glissé la pièce dans la poche arrière de mon pantalon.
Et puis j’ai dégagé. Coup de sifflet. Des agents de la SNCF m’ont dit que je n’avais pas le droit d’entrer dans la gare avec des journaux.
— Ah oui, merde. On aurait dû te prévenir, m’a soufflé Norman.
Si j’avais vendu un exemplaire ? Non rien. Désolé, vraiment. Dans ma poche, la pièce blanche pesait dix tonnes. Grâce aux maos, je pourrais prendre une douche chaude, laver mes chaussettes et mon caleçon. Ce n’était pas du vol, c’était un prêt. Plus tard, promis, je glisserais un franc dans la caisse pour rembourser le journal dérobé."
PS Je n'aime pas les nouvelles couvertures Grasset!
