extrait : Depuis quarante-trois ans, et même bien davantage, la peur était pour le peuple iranien une compagne de chaque instant, la moitié fidèle d’une vie. Les Iraniens vivaient avec dans la bouche le goût sablonneux de la peur. Seulement, depuis la mort de Mahsa Amini, la peur était mise en sourdine : elle s’effaçait au profit du courage.
/image%2F1483994%2F20260615%2Fob_3d0c1a_l-usure.jpg)
Courage de faire la guerre à un régime qu’ils vomissaient. Car c’était bien d’une guerre qu’il s’agissait. Une guerre d’usure, asymétrique, avec d’un côté ceux qui avaient des matraques, des gaz lacrymogènes, des boucliers, des fusils-mitrailleurs, ceux qui pratiquaient les détentions arbitraires, les jugements expéditifs et les pendaisons à l’aube, et de l’autre, ceux qui n’avaient que leur voix. Comment fait-on la révolution quand on n’a que sa voix ? On descend dans la rue. D’abord, on se demande où manifester. Il n’y a pas de consignes officielles, pas d’itinéraires prédéfinis, pas de déclarations préalables en préfecture. L’idée, c’est de trouver un endroit avec assez de monde pour qu’on puisse vous entendre, et assez de rues pour décamper quand il faudra décamper. Près du bazar par exemple. On arrive devant le bazar, mettons un jeudi parce que c’est le premier jour du week-end. D’autres manifestants sont là eux aussi, ils se sont passé le mot sur Telegram. Ou bien ils ont vu, inscrit sur un mur : « Jeudi, au bazar ». Ou encore, comme vous, ils se sont dit : Allons faire un tour au bazar, et voyons.
On est donc devant le bazar, et comme chaque jour (sauf le vendredi, jour de la grande prière hebdomadaire), le bazar grouille de monde. Parmi tous ces visages, comment reconnaître ceux qui sont opposés au régime ? Il suffit d’ouvrir les yeux, tout le monde ou presque en Iran est opposé au régime.
