J'ai mis longtemps à lire les 750 pages de ce roman, certes, c'est un gros roman, mais quand les aléas de la vie imposent leur rythme, on finit par avoir le sentiment de côtoyer ces personnages sur les quatre générations comme s'ils étaient nos familiers.
/image%2F1483994%2F20251128%2Fob_4a22a2_la-maioson-vide.jpg)
L'auteur en effet essaie de comprendre le sens du suicide de son père et se fondant sur ce que lui a raconté sa mère ou partant de la visite de la maison vide qui fut longtemps la maison de famille, il tente de reconstituer l'histoire de ses ancêtres du côté paternel. Une commode et sa plaque de marbre cassée, quelques rares photos, une Légion d'honneur introuvable, les volumes des Rougon-Macquart, voila à peu près tout ce dont il dispose pour faire revivre ainsi l'ancêtre Firmin Proust et son épouse Jeanne-Marie, avec leurs deux fils Paul et Anatole, et surtout leur fille Marie-Ernestine puis Jules Chichery le premier époux de Marie-Ernestine et père de Marguerite, puis le notaire Lucien Douet, second époux de Marie-Ernestine et son fils Rubens et enfin Marguerite et son époux André, grands-parents paternels de l'auteur. Autour d'eux gravitent beaucoup d'autres personnages qui contribuent à former le monde de ce roman : la grand-tante Caroline, le beau Florent Chabanel qui deviendra gueule-cassée à l'issue de la guerre 14-18, Monsieur et Madame Claude et leur employée, Paulette, un Allemand, des Allemands, des villageois… Avec ces personnages, on revit le XXe s, la guerre 14-18, l'entre-deux guerres, la guerre 39-45, en particulier.
Cette profusion de personnages constitue un monde dans lequel on finit par se fondre et lorsque l'auteur s'attache à cerner au plus près les sentiments, pensées, voire sensations de Marie-Ernestine ou de Marguerite, cet univers prend une épaisseur qui me rappelle l'univers de Flaubert ou de Dostoïevski.
La modernité du regard est pourtant bien affirmée : la phallocratie du patriarche Firmin, sans doute très courante à son époque, a des répercussions qui peuvent aller jusqu'à la mort de Marguerite, voire jusqu'à l'écriture de ce récit. Celle de Monsieur Claude, plus crapuleuse, détruit l'employée Paulette et aussi Marguerite. Les femmes dans toute cette époque sont malmenées et la seule issue pour elle semble être le veuvage dont profitent la grand-tante Caroline et plus tard, après la mort de Firmin, Jeanne-Marie. Marie-Ernestine, héroïne plus moderne, réussit cependant à imposer ses volontés à son second époux mais seulement jusqu'à sa mort, car ensuite, le bon notaire s'empressera d'oublier la parole donnée !
Un roman somme dont il est bien difficile de faire une chronique !
Extrait choisi : "Pas si vite, pas si vite
et il la laisse s’installer et s’asseoir devant le piano mais elle éclate en sanglots et soudain se met à rire, non, elle ne peut pas, elle ne peut pas jouer maintenant, elle ne peut pas encore y toucher ni même poser ses doigts, elle le fera plus tard, tout à l’heure, quand elle sera remise de ses émotions ; et son père, oui ma chérie, viens, on va fêter ton retour en buvant un verre et puisque tout le monde m’a fait l’honneur et le plaisir de nous rejoindre pour ce jour important, alors buvons, trinquons, maintenant que ma chère petite Boule d’Or rentre à la maison, maintenant que chaque jour elle pourra nous faire profiter de son art n’est-ce pas, tante Caroline ? – elle pourra tous les jours nous faire profiter de la grande musique puisqu’il paraît qu’elle est si douée – et alors je porte un toast – il prend un verre, le lève bien haut au-dessus de sa tête, sa vilaine bouche s’ouvre très grand, on voit ses dents, ses joues écarlates à cause du vin et on se doute qu’il a déjà bu un peu – quelques verres – et le voilà qui s’élance sur les joies de la vie, qu’il regarde sa fille en racontant à tous comment pendant son enfance on avait connu plusieurs fois de terribles nuits à craindre pour sa vie, et maintenant Dieu en a fait une grande musicienne pour réjouir nos vieux jours, car c’est ici qu’elle vivra aux côtés de nous et de ce cher Jules, si bon travailleur et si débrouillard, ce Jules, car Jules
Jules
Tu vas épouser Jules, dit-il après un temps, ajoutant d’un ton satisfait,
Tu vas l’épouser et tu seras bien heureuse, ma petite Boule d’Or, car que faut-il de plus à une femme intelligente qu’un mari débrouillard que te faudrait-il donc de plus, à toi, pour être une femme heureuse ?
