C'est une valse à trois temps à laquelle nous convie ici Nicolas Delesalle, grand reporter de guerre à Paris-Match.
Premier pas " gauche", Sacha pêche sur un lac gelé. Il est en Ukraine, à 500 mètres de la frontière russe, il est "l’un des seuls Ukrainiens à avoir assisté à la première seconde de l’invasion, alors que les Russes n’avaient pas encore parcouru cent mètres en territoire ukrainien." En 1986, pilote d'hélicoptère, il avait "déversé des tonnes d’eau sur le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl." Cette fois, il s'empresse de regagner Kiev pour se faire enrôler. "Après quelques mois et un déluge de feu, de larmes et de sang, les Russes ont abandonné l’idée de conquérir Kiev et sont repartis aussi vite qu’ils étaient venus. Ils sont repassés par le lac de Sacha. La glace avait fondu, leur contingent aussi. " Alors Sacha s'est dirigé vers le Donbass. C'est là qu'il a rencontré Vania, un mercenaire du groupe Wagner. Six mois, plus tard, Sacha est de retour près de son lac gelé, son voisin Volodia est là aussi. Vania est sous la garde de Sacha.
Second pas,"droite," 23 février 2022, Nicolas Delesalle est en reportage dans le Donbass avec Patrick, son photographe et leur chauffeur, Maks, un photojournaliste ukrainien. Ils attendent le déclenchement imminent de la guerre. Le lendemain, ils sont sidérés d'apprendre que "Kiev a été frappée. Kharkiv et Marioupol aussi. Tout le pays est attaqué". Alors que rien ne se passe dans le Donbass !
Troisième pas, "gauche", l'auteur explore ses origines russes, sa mère, ses oncles, les traits slaves de son visage. Il se souvient d'un voyage scolaire en pays soviétiques, organisé par sa mère, en 1986. Professeure de russe, et russe d'origine, sa mère lui avait transmis la fierté d'être russe. "Ou ukrainien – c’est pareil en ce temps-là." Sa mère est née à Paris, "de parents russes blancs émigrés de la Révolution de 1917" L'auteur éprouve le "plaisir de retrouver des racines."
Et on tourne...
/image%2F1483994%2F20260405%2Fob_01954e_valse-russe.jpg)
Je ne vais pas tout raconter, mais tout le récit est ainsi composé.
J'ai apprécié le portrait de la mère, qui m'a parfois rappelé La Promesse de l'aube et d'ailleurs Gary (un de mes auteurs préférés) est né dans l'empire russe, à Vilnius ! L'histoire de Sacha et de Vania est aussi très touchante et pittoresque. Quant au récit de reportage de guerre, il me semble un peu trop réduit par rapport aux deux autres sujets. Chacun de ces sujets aurait mérité un livre entier.
Extraits choisis :
Au loin, le soleil, caché au fond du ciel, éclaire l’horizon d’un éclat faible, tamisé par les nuages. Au milieu du lac, à cinq cents mètres du trou de Sacha, une frontière invisible sépare l’Ukraine de la Russie. Avant, les Russes venaient eux aussi pêcher ici, sur le même lac, sur la même glace. Tout le monde se foutait de savoir qui pêchait. Aujourd’hui, les Russes ne viennent plus. Ils ne viendront plus jamais. Sacha réajuste ses lunettes rondes sur son nez busqué. Il a bien enfoncé sa chapka sur ses oreilles et porte trois couches de vêtements pour se tenir chaud ainsi que des bottes en feutre rembourrées. Il a beau être ukrainien, il parle en russe, pense en russe, jure en russe, et putain, sacré putain de bon Dieu, qu’il fait froid aujourd’hui. Dès son plus jeune âge, chaque hiver, il est venu pêcher sur ce lac. Le plus difficile n’est pas d’attraper les poissons, mais de rester immobile assis sur une caisse en plastique pendant des heures alors que le givre lui blanchit les cils.
[...]
Voilà comment j’ai appris que j’étais reçu à l’ESJ de Lille et su que mes carrières de sosie et de propriétaire de camping étaient terminées. En chemin vers le poulet rôti, prise d’une inspiration soudaine, ma mère a obliqué vers la gare de notre petite ville de banlieue et pris le RER jusqu’à la gare du Nord, puis un TGV pour Lille. Arrivée à l’école, la petite blonde aux cheveux bouclés et aux pommettes hautes s’est retrouvée devant le panneau d’affichage où étaient inscrits les noms des heureux élus. Elle m’expliquera plus tard que l’excitation l’avait empêchée de voir mon nom. Je n’étais donc pas admis. Dépitée, elle était partie boire un mauvais café au distributeur en se demandant comment elle allait m’expliquer qu’elle était partie pour Lille et surtout que j’avais échoué. Juste avant de repartir penaude, elle était revenue consulter le tableau une dernière fois. Et elle avait lâché son café en lisant mon nom. J’étais bien reçu. Immédiatement, elle nous avait appelés d’une cabine téléphonique pour annoncer la bonne nouvelle. Le soir, elle était de retour avec le poulet rôti.
[...]
À nos côtés, Sergueï est un journaliste ukrainien de vingt quatre ans qui parle parfaitement le français et regarde avec rage son pays saigner sans fin face à l’envahisseur. Il ne sait pas parler à voix basse, tonitrue des « Voilà ! » et des « Oh là là » à tout bout de champ. Lorsque nous venons en Ukraine, Sergueï nous sert de traducteur, de guide, il est notre fixeur et nous ouvre son carnet d’adresses pour nous donner des accès que d’autres n’ont pas. Sa mère est ukrainienne, son père, russe. Sergueï est un jeune homme brillant engagé dans une guerre qu’il couvre à cœur battant et un conflit qui le ronge et le fait vieillir à toute vitesse.
