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2 novembre 2023 4 02 /11 /novembre /2023 14:59

Court roman, tout léger, léger, comme la danseuse dont le narrateur se souvient, alors qu'il déambule dans un Paris qu'il ne reconnait pas et qui ressemble "à un grand parc d’attractions ou à l’espace « duty-free » d’un aéroport.[...] Les passants march[ai]ent par groupes d’une dizaine de personnes, traînant des valises à roulettes et la plupart portant des sacs à dos." Le narrateur, qui ressemble bien à l'auteur, se demande où vont tous ces gens. 

Léger, léger, comme la déambulation dans un passé révolu, mais retrouvé par images en clair-obscur, éclatées, répétées, parfois estompées, comme éludées telles des peintures impressionnistes ou comme les mouvements de la danseuse : "diagonale, variation, déboulé, barre à terre ou la barre au sol, « casser le coude » pour donner une impression de fragilité"

Ce narrateur se souvient ainsi de ce temps où il était encore un jeune homme, sans argent, sans métier, il faisait ses tout premiers pas comme écrivain, chargé par un éditeur, Maurice Girodias, de compléter et d'arranger des romans anglais censurés dans les pays anglo-saxons !  Il était logé par un certain Serge Verzini, qu'il rencontre par hasard des années plus tard dans le Paris "parc d'attraction". À l'époque, la danseuse aussi faisait son apprentissage "avec Boris Kniaseff, un Russe que l’on considérait comme l’un des meilleurs professeurs…"  Elle avait un enfant d'une dizaine d'années, Pierre, dont le narrateur s'occupait avec un certain Hovine dont on ignore à peu près tout. Évoquant le passé de la danseuse, Verzini explique : "Nous appartenions à un milieu un peu particulier. » Il n’avait pas besoin de me donner des précisions. J’avais compris. Mon père lui-même et ses amis…" précise le narrateur qui suggère un univers interlope qui lui rappelle ses propres origines car "lui aussi" avait "besoin d'une discipline." 

Cet art de la suggestion se retrouve aussi dans l'évocation de quelques scènes érotiques : "un manteau d’homme sur le grand canapé. Pola Hubersen était sûrement en compagnie de quelqu’un dans sa chambre"

En somme, lire Modiano, c'est entrer dans un univers, se couper du monde, se laisser entraîner dans un temps révolu à travers Paris, mais lire La Danseuse, c'est découvrir un univers plus épuré, plus aérien et se laisser perdre entre tous ces noms de personnes mêlés aux noms de personnages ! 

Extrait : Beaucoup moins de monde sur le boulevard, mais encore quelques bataillons de touristes, étranges touristes dont on ne savait pas d’où ils venaient, ni quelles étaient leurs langues si on les écoutait parler. Ils traînaient toujours derrière eux leurs valises à roulettes et portaient les mêmes casquettes à visière, les mêmes shorts et les mêmes tee-shirts. Et les mêmes sacs à dos. Vers quoi marchaient-ils ? Vers un corps d’armée qui stationnait en un point précis de Paris ? J’avoue que cela m’était indifférent et que j’étais pressé de rejoindre le café désert où nous avions fait halte avec Verzini, ce café qui semblait encore protégé de la dureté du temps présent.

 

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29 octobre 2023 7 29 /10 /octobre /2023 15:56

Magnifique roman que ce Grand Secours ! Tellement vrai et si poétique ! Le cadre du récit  : Bondy, dans la banlieue parisienne, un univers où s'entremêlent acier, béton, asphalte, entrepôts et autoroute entre lesquels vivent ou survivent gitans, arabes, africains et tous les relégués de la vie parisienne.

 

Dans cet univers, Momo, un jeune lycéen, quitte tôt l'appartement, car sa mère souhaite qu'il évite ainsi les mauvaises rencontres. Il flâne un peu, aperçoit de loin sa prof de français qui s'approche du lycée à vélo et aussi un attroupement, une bagarre entre quelques lycéens et un homme qui avait préféré écraser la moitié de sa cigarette plutôt que de laisser le mégot à un mendiant. Peu après, sur le quai du métro, il retrouve cet homme qui sort son portefeuille pour en sortir sa carte : sur la photo, on distingue clairement les couleurs ; bleu, blanc, rouge. La photo fait un buzz sur les réseaux sociaux...

On accède au lycée de Momo en prenant "la ligne 5 jusqu’au bout, puis le tramway, arrêt Pont-de Bondy, [... Il faut alors] traverser la nationale » et « passer sous l’autoroute » [...] Doit-[on] s’inquiéter ? " Dans ce lycée, une équipe de profs, surveillants, CPE, œuvre avec énergie pour plus d'un millier de jeunes, tous arabes ou noirs, depuis que même les profs n'y inscrivent plus leurs enfants. Candice y est professeur de français, elle étudie La Princesse de Clèves avec ses élèves de première, elle travaille Le Bourgeois gentilhomme dans un groupe de théâtre, elle a invité un poète, Paul, à animer, dans ses classes et celles de ses collègues, un atelier d'écriture... Autant d'exemples qui pourraient se dérouler dans n'importe quel lycée et donnent de l'espoir, mais l'espoir est fragile, car dans ces banlieues, tout semble fait de sorte qu'il faille trois ou quatre générations aux migrants pour s'en sortir "Faut qu’ils construisent un peu nos maisons et qu’ils nous fassent à bouffer, en attendant. Et qu’ils s’occupent de nos vieux.

_ Tu peux quand même pas dire ça.

_ Mais si Denis, parce que je dis ce que je veux. Tout le monde est content que tout le monde reste à sa place. Tu crois qu’il y aurait autant de travaux dans les rues à Paris, si le Mali, la Syrie et l’Afghanistan ne nous envoyaient pas autant de chair à béton ? " explique un des profs, désabusé. 

Heureusement, il y a la littérature, et la poésie, et l'amour.

Extrait : "Le canal à cette heure reflète les nuages de l’aube et file comme un trait d’argent, gris et sans éclat, sous le pont de Bondy et la rampe de l’autoroute A3 qui l’enjambe en s’envolant vers Roissy. Un peu plus loin s’alignent, le long de la nationale, les entrepôts et les magasins de marques qu’on reconnaît à leurs couleurs, jaune et rouge, rouge et blanc, jaune et bleu, et, sur l’autre rive, les usines de la cimenterie aux allures de carrière.

C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis des années.

Accoudé à la balustrade du pont, Mo contemple en contrebas les rangées de tubes d’acier de diamètres variés du Comptoir général des fontes de Bobigny qui jouxte, en bordure du canal, le campement des Roms entouré de palissades, un bidonville de caravanes et de carcasses de voitures défoncées, de tuyaux de poêle bricolés en zinc, de tables en bobines de câbles, de toits de tôle et de cloisons de palettes, un village aux ruelles minuscules, un dédale miniature, à peine visible de la rue."

 

 

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22 octobre 2023 7 22 /10 /octobre /2023 15:12

Étrange expérience que cette lecture en octobre 2023 d'un récit qui se déroule au premier trimestre 2020 !

La COVID est l'occasion de retrouvailles d'une famille que l'héritage avait divisée depuis une quinzaine d'années : Alexandre avait repris seul la ferme familiale, chacune de ses trois sœurs avait installé une éolienne sur le terrain qui lui revenait et était partie vivre en ville, ses parents avaient poursuivi un peu plus loin des activités horticoles d'autosubsistance,

Le confinement est i le motif qui ramène toute la famille au bercail avec enfants et conjoint. Avec l'aide de trois petits chiens arrachés à des trafiquants et grâce à l'extraordinaire patience d'Alexandre, la famille parvient même à se ressouder. L'urgence climatique devient aussi l'occasion d'une coopération jusque-là inespérée lorsqu'il s'agit de sauver la forêt en brûlant des arbres victimes de colonies de scolytes. Même au niveau planétaire, les tensions se sont mises en sourdine : la Chine aide la Russie qui à son tour vient secourir les USA.

En ce mois d'octobre 2023, le confinement, c'est déjà de l'histoire ancienne et on voit bien la sagesse est du côté des anciens, Jean et Angèle qui ont bien pris la mesure des choses en concluant que "la vie va d’une peur à l’autre, d’un péril à l’autre, en conséquence, il convient de s’abreuver du moindre répit, de la moindre paix, parce que le monde promet de donner soif."

Extrait : "C’est la tempête de décembre 1999 qui avait décidé de la vie d’Alexandre, parce que en plus de balayer les bâtiments de sa ferme géante, elle avait soufflé l’idée des éoliennes à ses sœurs. Dans ce réveillon de l’an 2000 tant fantasmé, ce changement de siècle et de millénaire fêté à la bougie, il aurait fallu voir un signe : cette nouvelle ère porteuse de progrès et de paix ne tiendrait peut-être pas toutes ses promesses"

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12 octobre 2023 4 12 /10 /octobre /2023 20:28

Avant de lire ce livre, je savais qu'il était potentiellement et même probablement primé ou multiprimé. La lecture a donc été l'occasion de découvrir son sujet :  le viol de l'autrice pendant environ sept ans de son enfance, régulièrement et en de multiples lieux par son beau-père !

C'est évidemment un sujet choc, très dur ! depuis le Voyage dans l'Est de Christine Angot, je m'étais dit que j'éviterais à l'avenir ce type de livre.  Mais Triste Tigre n'est pas un récit de vie, bien plus, il s'agit d'un essai lyrique dans lequel nous découvrons sans ménagement les horreurs du viol mais bien plus. L'autrice ne cesse de se poser des questions sur son prédateur et sur les prédateurs, sur elle-même et sur les victimes, sur les conséquences pour les uns et les autres, sur les causes... Elle convoque pour cela un très grand panel d'exemples littéraires, cinématographiques ou empruntés à la réalité et cela permet d'éviter les conclusions simplistes. En particulier, elle s'attarde sur Lolita de V Nabokov, mais aussi sur Le Voyage dans l'Est de C Angot, A ce stade de la nuit de M de Kerangal et beaucoup, beaucoup d'autres comme pour mieux comprendre ce qui lui est arrivé et ce qui lui arrive. Construit sur un système de point contrepoint, c'est un essai lyrique tout à fait intéressant d'un point de vue littéraire et aussi du point de vue du traitement du sujet.  

Extrait :

Raisons que j’ai de ne pas vouloir écrire ce livre

1) Ne pas se spécialiser dans l’écriture sur le viol.

2) A priori, je me méfie des livres qui ont des sujets, et là, difficile d’y échapper. Comment écrire quelque chose de neuf, d’esthétiquement valable si on est écrasé par le sujet ?

3) J’aimerais faire autre chose, j’aimerais penser à autre chose, avoir une vie qui ait un autre centre.

4) Plein de livres chaque année sont écrits là-dessus par des survivantes et des survivants. Surtout des fictions. Dès que je tombe dessus je les feuillette. Ils sont parfois très bien écrits, parfois mauvais. Je les lis avec le même œil. Je cherche la description précise des faits. Je veux savoir ce qu’il lui a fait exactement, combien de fois, où, ce qu’il disait, etc. Je déteste l’idée que quelqu’un ouvre ce livre et cherche ce qu’on m’a fait exactement, où on m’a mis la bite, et le referme après sans y avoir rien trouvé d’autre que cette bizarre constatation.

5) Je ne suis pas sûre de pouvoir apporter quoi que ce soit aux victimes, aux proches de victimes, aux agresseurs ni même à ceux qui veulent mieux comprendre le sujet.

6) Je ne suis pas sûre que ce livre m’apporte quoi que ce soit à moi, en tant qu’être humain, ni en tant qu’écrivaine.

7) Je ne crois pas à l’écriture comme thérapie. Et si ça existait, l’idée de me soigner par le livre me dégoûte. Si ce n’est ni pour les autres ni pour moi, alors à quoi bon ?

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8 octobre 2023 7 08 /10 /octobre /2023 20:51

J’ai beaucoup aimé cette lecture.
Bretonne, je connais Belle-ile-en-Mer, les vestiges de la colonie pénitentiaire et quelques éléments de son histoire et j’avais déjà lu Paroles de Prévert et le magnifique poème « La chasse à l’enfant » et j’ai lu récemment Les mal aimés de JC Tixier.
C’est avec cet arrière-plan que j’ai lu et apprécié ce roman.


En effet, l’auteur connaît bien l’enfance maltraitée puisqu’il en a été victime et c’est avec ce regard particulier qu’il fait vivre celui que l’on surnomme « la Teigne » prisonnier des hauts murs de la colonie pénitentiaire, des gardiens, des gaffes ou surveillants et de l’île entourée par l’océan ! Avec lui, on observe la violence entre colons et de la part des gardes et on découvre le raffinement dans l’invention des sanctions : le bal notamment.
Mais Chalandon connaît aussi particulièrement bien par sa jeunesse et par ses relations avec les combattants d’Irlande du Nord le sujet de la révolte et il décrit ici la révolte des colons en 1934 après une sanction totalement disproportionnée à la faute : un colon avait mangé son fromage en premier au lieu de suivre l’ordre du repas ! Absurdement, les enfants profitent pour franchir le mur, oubliant qu’ils sont prisonniers de l’océan ! Tous sont capturés dès le lendemain grâce aux secours des « braves gens », belle-îlois et touristes, lancés aux trousses des enfants pour 20 francs de récompense ! Tous, sauf un : Jules Bonneau  (clin d’œil aux anarchistes) alias la Teigne.
Enfin, l’auteur est journaliste, ce qui donne un roman extrêmement bien documenté sur les journaux, les courants politiques, la marine à voile, les traditions des morbihannais, le travail de faiseuse d’anges et les risques encourus pour cette pratique illégale.
J’ai trouvé très touchante l’amitié qui unit le héros avec son patron et avec l’équipage du Sainte-Sophie. Cette amitié amène le héros à desserrer son poing pour serrer une main, à remiser « la Teigne » pour assumer son nom, Jules Bonneau.
En somme, un très bon roman, riche, émouvant, documenté.
Extrait :  Je l’ai regardé une fois encore. Sa tête de piaf. Son regard tombé du nid. Au pied des deux échelles, ils n’étaient plus que trois. Loiseau m’a donné une bourrade dans l’épaule.
— Allez, on y va, Bonneau !
Sans plus attendre, il a saisi le cordage qui pendait. Et il a commencé à descendre, sans me quitter des yeux. Il grimaçait de douleur.
— Allez viens, merde !
J’ai craché dans l’obscurité.
— Regarde-toi ! Tu ne pourras même pas marcher.
— Je n’ai pas le choix.
La sirène a repris. Il était dans l’herbe, une joue posée contre la corde.
— C’est trop tard, Bonneau. Tu as vu les dégâts ? On va le payer très cher !
Il avait raison, je le savais. Nous allions le payer. Mais pourquoi s’évader ? S’évader où ? Personne n’avait jamais eu l’intention de s’évader. Seulement avoir un peu de temps en plus. Voler quelques heures pour nous. Et puis leur faire mal. Que la peur change de camp.

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1 octobre 2023 7 01 /10 /octobre /2023 12:16

Extrait : De chaque déchirure naît une étincelle, de chaque faille, naissent des merveilles, alors il est pris dans un cycle paradoxal : construire son art ou se détruire. Car il est ainsi fait. Staël est un homme de rupture. Il ne se retourne jamais.

Ce texte est présenté comme le roman d’un chef-d'œuvre. Il a en effet pour sujet central le dernier et très grand tableau (3m 50 x 6 m) de Nicolas de Staël « Le Concert ». Le récit part du dernier jour de la vie du peintre qui venait de passer la journée à peintre ce tableau "immense et rouge" avant d’abandonner et de se jeter dans le vide.
En remontant le temps, le récit s’attarde sur la passion de Nicolas de Staël pour Jeanne, ex-maîtresse de René Char et motif de la brouille de ces deux hommes qui avaient tout pour s’entendre. Le jour de son suicide, le jeune peintre est seul, ni Jeanne, ni Françoise, sa deuxième épouse, ne viendront. Le tableau reste inachevé. À 41 ans, l'artiste, en plein succès, renonce à la vie.

C'est que Nicolas de Staël se moque bien du succès de ses œuvres chez les galeristes new-yorkais et de leurs exigences de tableaux non figuratifs : Le Concert est un tableau figuratif, le piano noir, la partition et même le violoncelle sont bien identifiables. Et le peintre étale autour un rouge lisse, sans mouvement, ce rouge qui "avait envahi [son] esprit alors qu'il assistait à un concert de Webern le week-end" précédant.

Or ce rouge ne serait-il pas celui des lueurs de l'incendie et de la colère du peuple russe de 1917 sous les fenêtres de la famille de Staël sur la perspective Nevski de St Petersbourg ? Nicolas de Staël est en effet issu d'une famille de l'aristocratie russe, proche du tsar Nicolas 1er. Sa mère avait beau jouer du piano pour ses enfants, la fuite était inéluctable. Les parents de Nicolas n'y survivent pas longtemps, mais les enfants ont la chance d'être recueillis dans une famille bienveillante et riche à Bruxelles. Pourtant, dès ses 18 ans, Nicolas de Staël quitte ce cocon pour une vie de bohème où il entraine sa première épouse qui n'y survivra pas.

Le roman retrace ainsi l'existence tumultueuse du peintre en quête d'une explication de ce tableau. La bibliographie donnée en fin de l'ouvrage illustre le sérieux de la recherche. Des textes de Stéphane Lambert, Edouard Dor, Anne de Staël et Laura Greilsamer apportent pour finir des "regards croisés"    

Cette lecture m'a passionnée, d'une part car j'ai eu l'occasion d'étudier ce tableau avec des étudiants

 et d'autre part car  j'espère aller voir bien l'exposition Nicolas de Staël au musée d'arts modernes de Paris

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28 septembre 2023 4 28 /09 /septembre /2023 08:29

Dans ce roman, tout est dédoublé : l’auteur lui-même a son double qui écrit un roman qu’il intitule «  La mangeuse de tableau ». Ce romancier écrit à sa demande l’histoire de Sarah, une jeune femme qui vit en Bretagne et choisit de doubler cette histoire par celle de Suzanne, une autre jeune femme de son invention qui vit à Dijon. Or ces deux femmes ont quasiment la même vie.  L’une est architecte, l’autre est généalogiste et toutes deux vivent dans une famille bourgeoise avec deux adolescents et un mari avocat fiscaliste.


Toutes deux en rémission d’un cancer du sein quittent leur emploi et décident de se réaliser, l’une par la création d’œuvres d’art architecturales dans son jardin, l’autre par l’écriture. Or la passion que toutes deux manifestent à créer s’accompagne d’un repli de leur conjoint qui déjà s’était montré très distant face à leur maladie. Puis ce mari ne se contente pas d’être distant, il se révèle aussi calculateur, froid, cruel et Sarah comme Suzanne finissent par aller vivre ailleurs, juste le temps qu’il réfléchisse. Elles ne s’en doutaient pas, mais elles allaient alors vivre un enfer : impossible de rentrer à la maison. Le mari est aux abonnés absents, la fille est fâchée et le fils finit aussi par prendre ses distances. Voilà qui les conduit à l’hôpital où leur mari ne trouve rien de mieux à faire qu’à leur présenter les papiers d’un divorce avec des clauses très défavorables à leur épouse. De guerre lasse, Sarah signe…
Tout au long de cette descente aux enfers, on souffre avec les héroïnes, on compatit et on s’accroche pour aller jusqu’au bout de la dégringolade de plus en plus violente.
On retrouve ici bien des thèmes et des techniques d’écriture communs avec l’amour et les forêts, mais poussés à leur paroxysme. Le roman, très bien écrit, joue sans cesse avec les notions de personnes et de personnages, de similitudes et de différences, de mises en abyme et de parallèle, de beauté et d’art. 

Extrait choisi : — Dix mille, je ne peux pas. Vraiment. Huit mille, en revanche… peut-être que je… oui, pourquoi pas, je suis d’accord. Va pour huit mille. Huit mille c’est déjà énorme pour un tableau qui en vaut deux mille. Faisons vite fait cette transaction et n’en parlons plus.

— Dix mille euros. C’est mon dernier prix. Je n’en bougerai pas, soyez-en assurée.

— Vous êtes cruel.

— Je ne crois pas, non. Je mets un juste prix à l’attachement qui est le mien pour cette peinture, voilà tout. Je ne vous force pas à l’acheter. La décision vous appartient, ne m’en faites pas porter le poids – sur le plan moral je veux dire. Ce serait un comble.

— …

— …

— OK. Comment fait-on ? Un chèque ?

— Et puis quoi encore ? En bons du Trésor tant que vous y êtes ! Il ne va pas falloir essayer de m’arnaquer ma petite dame.

— Un virement via mon appli bancaire ?

— Pour qu’il me soit signifié dans deux jours que le virement a été rejeté pour cause de fonds insuffisants ?

— Je vous montre mon solde si vous voulez, il est positif, j’ai largement de quoi payer. Donnez-moi vos coordonnées bancaires, je les rentre, je vous montre mon solde et je fais le virement sous vos yeux, ça vous va ? — Ça me va. Je vais vous chercher mon RIB. Je vous emballe votre tableau ? Je crois que j’ai gardé le papier kraft et la ficelle de l’antiquaire de Dijon, je dois avoir mis ça quelque part, attendez ici quelques instants.

Susanne va acheter ce tableau dix mille euros ?

Oui.

Vous êtes cruel comme écrivain.

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20 septembre 2023 3 20 /09 /septembre /2023 21:08

Le chien des étoiles,
C’était un court roman à propos de Gio, un  gitan qui revient de l’hôpital après avoir frôlé la mort, un tournevis lui ayant déchiré le crâne. À son retour, il est accueilli les bras ouverts par son père et il découvre qu’il a dans la famille deux personnes de plus : un jeune garçon muet et une jeune fille. Le soir, il s’aperçoit que la jeune fille sert d’esclave sexuelle à son père.


Dès le lendemain, les amis de la famille arrivent et on fauche la clairière car il s’agit de venger l’attaque qu’avait subie Gio. Une fois la clairière préparée, la troupe s’avance vers celle des cousins afin de les défier. Or, le défi tourne vite au drame : le jeune garçon muet tue le chef de famille rivale ! Les deux familles s’entretuent tandis que Gio s’enfuit avec la jeune fille Dolorès et le jeune garçon muet.
Au fil de leur parcours, le lecteur découvre divers personnages ou groupes de personnages,  tous à la marge, tous chargés d’une histoire. Celle de Gio, de Dolores et du jeune garçon apparaît comme une cristallisation de la malédiction commune qui voue ces êtres au malheur.  
On rencontre rarement des personnages compatissants ou solidaires dans ce roman mais quand même ici et là un gendarme, un vigile et surtout Henrique le cubain exilé devenu entraîneur de boxe après avoir été estropié on ne sait dans quelles circonstances. Henrique comprend que l’envie de vivre a quitté Gio. Il lui offre sa cabane au sommet de la colline à l’écart de la ville et lui apporte chaque jour de quoi manger…. Plus tard Henrique donne un nom à cette colline : la colline aux loups ! Clin d’œil de rappel du roman précédent : décidément l’auteur s’intéresse aux personnes en marge.
Sur le monde des gitans j’ai un souvenir encore très ému du célèbre Grâce et dénuement d’Alice FERNET. Ici le dénuement n’est pas précisément évoqué mais plutôt l’impossibilité d’échapper à ses origines. Quant à la grâce elle est dans le geste de Gio pour effacer les mauvaises actions qui prédestinent Dolorès et le petit muet comme dans sa communion avec les odeurs de la nature, les couleurs et textures des nuages ou du plumage de la chouette.
Surtout la langue de ce récit est particulière, nerveuse, hachée, parfois populaire et déstabilisante : il m’est arrivé de chercher le sens de mots dans le texte sans le trouver. Mais on comprend qu’il s’agit de découvrir un monde à part qu’on ne peut d’ailleurs situer géographiquement .

extrait  : Le lendemain, le ciel est maussade et pendant des heures il ne se passe rien. Gio et les deux autres laissent s’effilocher le temps en rêvassant. Subitement une main saisit le rebord du wagon. Ils entendent des jurons, Gio se lève, prêt à frapper au cas où ce serait l’un des cousins. Mais ce n’est qu’un vagabond. Il se hisse à l’intérieur et, dans l’effort, fait le tour des propos obscènes. Sa posture au bord du vide et sa vêture étrange lui font une forme incongrue. C’est bien un homme, avec des jeans dégoûtants et une veste militaire usée, un chapeau de nylon étanche qui ressemble à ce que portent les pêcheurs de carpe, Gio en avait aperçus plusieurs fois dans son enfance, près de la cabane. Le Père se plaisait à les faire fuir en tirant en l’air, et parfois aussi dans leur direction.

L’homme bondit en les découvrant, il les dévisage et glapit.

— Oh, mais bonté divine ! Qu’est-ce que c’est que cette cohorte, un grand type et, c’est quoi cette poupée, ça peut pas être ta femme et ton fils, vous m’avez l’air un peu jeunes pour avoir déjà produit un engin pareil.

Il lorgne Papillon qui lui rend des yeux guerriers. Le vagabond fait le type qui se rend les mains en l’air."

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20 septembre 2023 3 20 /09 /septembre /2023 20:34

La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil

Voilà un titre à rallonges qui en dit beaucoup sur le sujet sans pourtant le dévoiler !

Ce titre est à l’image du récit qui ajoute sans cesse une nouvelle énigme, un nouveau personnage ou une nouvelle aventure à l’histoire de Dany Longo, une jeune femme blonde et myope, employée dans une agence de publicité parisienne.

On se trouve avec elle régulièrement confronté à d’impossibles énigmes : Pourquoi Dany a-t-elle été blessée à la main gauche lors d’une agression dans les toilettes d’une station service alors que personne n’a vu qui que soit entrer ou sortir des toilettes ? comment Dany s’est-elle retrouvée avec un cadavre dans le coffre de sa Thunderbird alors qu’il n’y était pas peu avant ? Pourquoi retrouve-t-elle son manteau chez une personne alors qu’elle n’est jamais chez elle ni même dans sa région ? Pourquoi Dany découvre-t-elle à plusieurs reprises des preuves de son passage où elle n’est jamais venue ? Pourquoi la maison du cadavre à Villeneuve-les-Avignons ressemble-t-elle tant à celle du patron à Paris ?

Face à ces invraisemblances, Dany se demande si elle rêve ou si elle est folle, si elle est victime ou si elle est coupable et le lecteur se le demande aussi, car reviennent en mémoire de Dany des souvenirs brutaux : elle avait battu et chassé son amie Anita qui se livrait à des frasques dans son appartement, elle avait manqué la mort de maman-sup qui était sa maman de remplacement à l’orphelinat ; sa mère et son père étaient morts dès son très jeune âge de façon très brutale, elle-même avait avorté d’un enfant conçu avec un homme déjà marié… les pensées se bousculent et Dany se retrouve à demander à plusieurs fois à diverses personnes des informations sur elle-même auxquelles on répond invariablement qu’elle doit bien savoir elle-même.

Or Dany est une personne plutôt fantasque : elle se nomme Marie Virginie Longo mais se fait appeler Dany Longo, elle conduit une magnifique Thunderbird à la demande de son patron alors qu’elle sait à peine conduire et au lieu de ramener la voiture chez le patron, elle décide d’aller voir la mer à Cassis ou à Monte-Carlo ! Ainsi, le lecteur est confronté à des anomalies temporelles comme géographiques qui sans cesse le déstabilisent.

Le narrateur adopte le point de vue de l’héroïne presque tout le récit et cela donne au texte une belle fraicheur, car Dany se sait menteuse et myope, elle manque de confiance en elle ce qui ne l’empêche pas de rêver d’aller voir la mer, de prendre l’avion…, de faire comme les autres, pense-t-elle. Au cours de son aventure, elle multiplie rencontres et retrouvailles parfois improbables qui sont autant de personnages vigoureusement campés.

Écrit en trois semaines parait-il, ce roman se lit d’une traite et il faut attendre, comme l’héroïne, la découverte d’une seconde enveloppe de paye ou la fin du récit pour obtenir des réponses aux questions qui se posent.:

Extrait : "Je me suis habillée, _ tailleur blanc, pansement mouillé, lunettes noires _  après m'être aperçue, en cherchant un peigne dans mon sac à main, que Philippe ne m'avait pas abandonnée une seconde fois sans me prendre mon argent. Mon enveloppe salaire était vide, mon portefeuille aussi.

Je ne crois pas avoir ressenti d'amertume. C'était enfin quelque chose de naturel, que je pouvais m'expliquer facilement."

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16 septembre 2023 6 16 /09 /septembre /2023 19:03

Ce récit a remporté un succès phénoménal lié sûrement à son actualité et à sa richesse documentaire. Les critiques abondent en ligne, aussi vais-je plutôt proposer cet abécédaire

A L’apothéose de cette équivoque se produisit un soir d’hiver au cours duquel la masse compacte des berlines d’apparat, avec leur cortège de sirènes et de gardes du corps, se déversa sur le petit théâtre d’avant-garde où l’on donnait une pièce en un acte dont l’auteur se nommait Nicolas Brandeis. On vit alors des banquiers, des magnats du pétrole, des ministres et des généraux du FSB faire la queue, avec leurs maîtresses couvertes de saphirs et de rubis, pour s’installer sur les fauteuils défoncés d’une salle dont ils ne soupçonnaient jusque-là même pas l’existence, afin d’assister à un spectacle qui, d’un bout à l’autre, se moquait des tics et des prétentions culturelles des banquiers, des magnats du pétrole, des ministres et des généraux du FSB. «

B Baranov avançait dans la vie entouré d’énigmes. La seule chose plus ou moins certaine était son influence sur le Tsar. Durant les quinze années qu’il avait passées à son service, il avait contribué de façon décisive à l’édification de son pouvoir. On l’appelait le « mage du Kremlin », le « nouveau Raspoutine ». À l’époque il n’avait pas un rôle bien défini

C Chostakovitch : Quand Zamiatine convainc son ami Chostakovitch de composer la Lady Macbeth de Mtsensk, poursuivit-il, c’est parce qu’il sait que l’avenir de l’URSS dépend de cette représentation. Que la seule façon d’écarter les procès politiques et les purges est de réintroduire la singularité de l’individu qui se rebelle contre l’ordre planifié.

E Les étrangers pensent que les nouveaux Russes sont obsédés par l’argent. Mais ce n’est pas ça. Les Russes jouent avec l’argent. Ils le jettent en l’air comme des confettis. Il est arrivé si vite et si abondamment. Hier il n’y en avait pas. Demain, qui sait ?

F ce n’est pas de la barbarie : ce sont les règles du jeu. La première règle du pouvoir est de persévérer dans les erreurs, de ne pas montrer la plus petite fissure dans le mur de l’autorité.

G Voyez-vous, pour comprendre que Gorbatchev allait détruire l’Union soviétique, on n’avait pas besoin de l’écouter  ; il suffisait de le regarder. Il montait à la tribune et on lui apportait immédiatement son verre de lait.

H Mikhaïl était passé en peu de temps des vestons sans forme des magasins soviétiques aux costumes violet foncé d’Hugo Boss, puis aux vêtements faits sur mesure de Savile Row, et son visage de brave garçon à lunettes avait commencé à apparaître dans les pages des nouveaux magazines consacrés à l’élite rapace de la capitale.

I « Le problème n’est pas que l’homme soit mortel, mais qu’il soit mortel à l’improviste.

J Deux jours après notre rencontre, Berezovsky a été retrouvé mort dans la salle de bains de sa résidence d’Ascot, pendu à son écharpe en cachemire préférée

K Kiev est la mère de la nation russe. L’ancienne Rus’ est notre source commune et nous ne pouvons pas vivre les uns sans les autres.

L Dans leurs mains, tout ce que l’histoire russe avait de tragique et de merveilleux se présentait sous un éclairage livide, comme une succession ininterrompue d’abus et de sacrifices.

M Pendant ce temps, deux gigantesques mains mécaniques, peintes aux couleurs du drapeau américain, soulevaient un modèle de l’Ukraine en flammes

N C’est alors qu’une phalange de patriotes russes a fait irruption dans l’arène et a commencé à se battre contre les nazis et les militaires ukrainiens.

O On peut inventer tout ce qu’on voudra, la révolution prolétaire, le libéralisme effréné, le résultat est toujours le même : au sommet il y a les opritchniki, les chiens de garde du tsar.

P Notre génération avait assisté à l’humiliation des pères. Des gens sérieux, consciencieux, qui avaient travaillé dur toute leur vie et qui s’étaient retrouvés, les dernières années, perdus comme un Aborigène australien qui essaye de traverser l’autoroute.

Q Que sont quelques milliers d’années de souffrance, sur l’échelle de l’histoire de l’univers –  ou même seulement de la planète Terre ? Non, ce n’est pas Dieu qui crée, c’est Dieu qui est créé. Chaque jour, comme d’humbles ouvriers dans les vignes du Seigneur, nous créons les conditions de son arrivée. Aujourd’hui déjà, nous avons transféré à la machine la plus grande partie des attributs que les anciens assignaient au Seigneur.

R Le mage du Kremlin est le grand roman de la Russie contemporaine.

S Voyez-vous, l’élite soviétique, au fond, ressemblait beaucoup à la vieille noblesse tsariste. Un peu moins élégante, un peu plus instruite, mais avec le même mépris aristocratique pour l’argent, la même distance sidérale du peuple, la même propension à l’arrogance et à la violence. On n’échappe pas à son propre destin et celui des Russes est d’être gouvernés par les descendants d’Ivan le Terrible.

T C’est pourquoi je me suis inscrit à l’académie d’art dramatique de Moscou et j’ai commencé à vivre la vie désordonnée des théâtreux.

U À la fin des années quatre-vingt, le seul type d’entreprise autorisé en Union soviétique était la coopérative d’étudiants et ce fut la business school du capitalisme russe. C’est là que s’est formée la majorité des oligarques.

V Les vertushkas existent encore, vous savez ? Ce sont les lignes terrestres sécurisées du FSB. Quiconque veut communiquer avec le Tsar doit en posséder une. L

W Si l’on veut goûter à quelque chose de doux, il faut manger les bonbons, pas l’emballage. Pour conquérir la liberté, il faut en assimiler la substance, pas la forme. Vous répétez les slogans que vous avez appris à Washington et à Berlin, et entre-temps vous remplissez nos rues d’emballages de bonbons.

Z Zamiatine : Cher Iossif Vissarionovitch, L’auteur de la présente, condamné à la peine capitale, se tourne vers toi pour te demander de commuer sa peine. Mon nom t’est probablement connu. Pour moi, en tant qu’auteur, être privé de la faculté d’écrire équivaut à une condamnation à mort. — C’est l’original de la lettre de Zamiatine à Staline, dit-il

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