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12 avril 2026 7 12 /04 /avril /2026 09:58

Poète, nouvelliste, romancier et scénariste, Marc Villard a plusieurs cordes à son arc. Avec Continuons le début, ce sont treize nouvelles noires qu'il nous propose. Il faut dire que l'auteur est passé maitre dans le domaine de la nouvelle, il a publié plus de quarante recueils.

En exergue, cette citation annonce la couleur sans vraiment tout révéler : "Son ennemi, c’était la Rue. Pour lui, la Rue ressemblait à ces énormes serpents du zoo : elle dévorait tous ceux qui la touchaient. DAVID GOODIS

Parmi ces treize nouvelles, difficile de faire un choix : elles ont toutes une chute imprévisible, qui scotche le lecteur. Elles sont noires, mais pas nécessairement sanglantes. Dans chacune, un milieu social et des personnages sont campés avec adresse. On y croise nombre de personnages touchants, fragiles, plus ou moins marginaux, artistes de jazz, poète, artiste peintre.

Ils sont jeunes, comme Iris Moreno qui cherche un rouge comme Véronèse cherchait un bleu, dans Arles ou comme Antoine Solal, galeriste, dans La petite sœur ou comme le bassiste Sid Vicious dans No Future. Jérôme, dans Versailles n'a que 15 ans et cherche qui est son père. 

Ils sont parfois vieillissants, comme Henri devenu nounou au bloc Normandie et l'œil rivé sur Maya, sa fille, qu'il élève seul depuis le décès de son épouse ou comme Charly Parker alias Bird, le saxophoniste  de L'oiseau de nuit. Dans Le rêve américain, "Franck, un ancien tromboniste reconverti à l’alto, Daniel, pianiste à ses heures, et Manu, qui fête en permanence son premier versement de la Cnav" sont trois compagnons de galère, qui tiennent des conversations de comptoir sur une chanteuse qu'ils ont connue autrefois et qui est partie en Amérique.     

Rares sont les occurrences de la police : Clem, dans Paris-Venise, représente la police, mais en vacances ! d'autres policiers, de la BRI, oublient de remplir leur mission dans Immigrés clandestins ! Le lieutenant qui intervient à la fin de Calibre 12 dénoue une enquête qui n'est pas la sienne, malgré lui ! Un journaliste suédois mène aussi une enquête dans Remember mais il va de surprise en surprise ! 

Un seul tueur à gage, "pas un tueur de renom, il récupère des contrats foireux que certains négligent." : Roberto Soler 

La nouvelle la plus touchante à mes yeux est Papi l'histoire d'un poète, Marcus, qui rencontre une jeune chanteuse de rue, Gisèle, et se préoccupe de son sort, car elle vit dans la rue. Elle semble être une autofiction. 

extrait : 

L’air concentré, elle donna un coup de menton en direction du Poète.

— Si vous deviez partir sur la lune, qu’est-ce que vous emporteriez ? — T u peux me tutoyer. — Ok, Papi. Tu emporterais quoi ?

— Un cahier pour écrire.

— Quoi encore ?

— Des poèmes de Brautigan, une compile de Miles Davis, des caramels mais pas trop mous.

— C’est qui, Brautigan ?

— Un écrivain américain. Et toi, tu emporterais quoi ?

— Ma guitare, une boîte de médiators, un exemplaire de l’American Songbook, un livre sur les blagues de Desproges, et mon portable pour prendre des photos.

— OK, on part quand ?

— Et un chien. On pourrait embarquer un chien dans la fusée, non ?

— Je préfère les chats.

— On en reparle demain. Là, je dois partir, j’ai un rencard avec une copine du Samu, aux puces de Clignancourt. — Le mercredi, c’est fermé.

— Justement, j’aime bien quand c’est fermé. Merci pour les croissants, Papi.

Il la regarda partir, étonné que le temps ait passé si vite"

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5 avril 2026 7 05 /04 /avril /2026 13:39

C'est une valse à trois temps à laquelle nous convie ici Nicolas Delesalle, grand reporter de guerre à Paris-Match.

Premier pas " gauche", Sacha pêche sur un lac gelé. Il est en Ukraine, à 500 mètres de la frontière russe, il est "l’un des seuls Ukrainiens à avoir assisté à la première seconde de l’invasion, alors que les Russes n’avaient pas encore parcouru cent mètres en territoire ukrainien." En 1986, pilote d'hélicoptère, il avait "déversé des tonnes d’eau sur le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl." Cette fois, il s'empresse de regagner Kiev pour se faire enrôler. "Après quelques mois et un déluge de feu, de larmes et de sang, les Russes ont abandonné l’idée de conquérir Kiev et sont repartis aussi vite qu’ils étaient venus. Ils sont repassés par le lac de Sacha. La glace avait fondu, leur contingent aussi. " Alors Sacha s'est dirigé vers le Donbass. C'est là qu'il a rencontré Vania, un mercenaire du groupe Wagner. Six mois, plus tard, Sacha est de retour près de son lac gelé, son voisin Volodia est là aussi. Vania est sous la garde de Sacha. 

Second pas,"droite," 23 février 2022, Nicolas Delesalle est en reportage dans le Donbass avec Patrick, son photographe et leur chauffeur, Maks, un photojournaliste ukrainien. Ils attendent le déclenchement imminent de la guerre. Le lendemain, ils sont sidérés d'apprendre que "Kiev a été frappée. Kharkiv et Marioupol aussi. Tout le pays est attaqué". Alors que rien ne se passe dans le Donbass !

Troisième pas, "gauche", l'auteur explore ses origines russes, sa mère, ses oncles, les traits slaves de son visage. Il se souvient d'un voyage scolaire en pays soviétiques, organisé par sa mère, en 1986. Professeure de russe, et russe d'origine, sa mère lui avait transmis la fierté d'être russe. "Ou ukrainien – c’est pareil en ce temps-là." Sa mère est née à Paris, "de parents russes blancs émigrés de la Révolution de 1917"  L'auteur éprouve le "plaisir de retrouver des racines." 

Et on tourne...

Je ne vais pas tout raconter, mais tout le récit est ainsi composé. 

J'ai apprécié le portrait de la mère, qui m'a parfois rappelé La Promesse de l'aube et d'ailleurs Gary (un de mes auteurs préférés) est né dans l'empire russe, à Vilnius ! L'histoire de Sacha et de Vania est aussi très touchante et pittoresque. Quant au récit de reportage de guerre, il me semble un peu trop réduit par rapport aux deux autres sujets. Chacun de ces sujets aurait mérité un livre entier. 

Extraits choisis :

Au loin, le soleil, caché au fond du ciel, éclaire l’horizon d’un éclat faible, tamisé par les nuages. Au milieu du lac, à cinq cents mètres du trou de Sacha, une frontière invisible sépare l’Ukraine de la Russie. Avant, les Russes venaient eux aussi pêcher ici, sur le même lac, sur la même glace. Tout le monde se foutait de savoir qui pêchait. Aujourd’hui, les Russes ne viennent plus. Ils ne viendront plus jamais. Sacha réajuste ses lunettes rondes sur son nez busqué. Il a bien enfoncé sa chapka sur ses oreilles et porte trois couches de vêtements pour se tenir chaud ainsi que des bottes en feutre rembourrées. Il a beau être ukrainien, il parle en russe, pense en russe, jure en russe, et putain, sacré putain de bon Dieu, qu’il fait froid aujourd’hui. Dès son plus jeune âge, chaque hiver, il est venu pêcher sur ce lac. Le plus difficile n’est pas d’attraper les poissons, mais de rester immobile assis sur une caisse en plastique pendant des heures alors que le givre lui blanchit les cils.

[...]

Voilà comment j’ai appris que j’étais reçu à l’ESJ de Lille et su que mes carrières de sosie et de propriétaire de camping étaient terminées. En chemin vers le poulet rôti, prise d’une inspiration soudaine, ma mère a obliqué vers la gare de notre petite ville de banlieue et pris le RER jusqu’à la gare du Nord, puis un TGV pour Lille. Arrivée à l’école, la petite blonde aux cheveux bouclés et aux pommettes hautes s’est retrouvée devant le panneau d’affichage où étaient inscrits les noms des heureux élus. Elle m’expliquera plus tard que l’excitation l’avait empêchée de voir mon nom. Je n’étais donc pas admis. Dépitée, elle était partie boire un mauvais café au distributeur en se demandant comment elle allait m’expliquer qu’elle était partie pour Lille et surtout que j’avais échoué. Juste avant de repartir penaude, elle était revenue consulter le tableau une dernière fois. Et elle avait lâché son café en lisant mon nom. J’étais bien reçu. Immédiatement, elle nous avait appelés d’une cabine téléphonique pour annoncer la bonne nouvelle. Le soir, elle était de retour avec le poulet rôti.

[...]

À nos côtés, Sergueï est un journaliste ukrainien de vingt quatre ans qui parle parfaitement le français et regarde avec rage son pays saigner sans fin face à l’envahisseur. Il ne sait pas parler à voix basse, tonitrue des « Voilà ! » et des « Oh là là » à tout bout de champ. Lorsque nous venons en Ukraine, Sergueï nous sert de traducteur, de guide, il est notre fixeur et nous ouvre son carnet d’adresses pour nous donner des accès que d’autres n’ont pas. Sa mère est ukrainienne, son père, russe. Sergueï est un jeune homme brillant engagé dans une guerre qu’il couvre à cœur battant et un conflit qui le ronge et le fait vieillir à toute vitesse.

 

 

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26 mars 2026 4 26 /03 /mars /2026 14:53

Il s'agit d'un roman policier dont toute l'action se concentre sur une semaine, en fin septembre 2023 et dans l'espace de la ville de Beyrouth : 

Aimée Asmar, historienne et universitaire renommée, est retrouvée morte à son domicile. L'inspecteur Marwan Khalil, ex-milicien chrétien proche de la retraite se voit attribuer l'enquête par son chef et ami Chivas, lui aussi ex-milicien chrétien.  Pour l'occasion, il sera accompagné d'un jeune adjointe Ibtissam Abou Zeid, jeune chiite idéaliste en rupture avec sa communauté : une parie de sa famille, communiste, a été assassinée par le Hezbollah quand elle était petite. 

Très vite, Marwan comprend que ce n'est pas un accident domestique qui a tué Aimée Asmar : elle a été assassinée à cause de ses travaux sur l'histoire du Liban, elle achevait un manuel scolaire sur l'histoire du pays, trois chapitres de 2000 à 2020 ont disparu ! 

L'enquête est intéressante, mais c'est surtout par tout ce qu'elle permet de découvrir ou d'apprendre sur le Liban qu'elle est passionnante. 

Sur la vie quotidienne en 2023 : les rues sont très encombrées, les gens aiment la voiture, mais ignorent les priorités et globalement les règles. Par cet aspect, on dirait Naples ! Et pourtant, tout est trop cher : le carburant, les cigarettes, l'eau... L'électricité est fluctuante. Marwan se demande de quoi il vivra en retraite et il est hors de question qu'il rejoigne sa fille à Paris, car les Libanais qui n'ont pas d'autre nationalité ne peuvent plus quitter le Liban. Et néanmoins il aime les couchers de soleil sur la mer, les sandwichs au foie cru du quartier chrétien ou les poissons grillés ou frits du bord de mer. 

 Sur le fonctionnement de l'État :   la police subit la pression des politiques à tel point que l'enquête est retirée à Marwan et qu'un pauvre bougre du Chouf "un peu simplet, qui cocherait toutes les cases" est arrêté et emprisonné.  "  Un innocent irait croupir en prison ou dans une institution psychiatrique, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ce ne serait évidemment pas le premier" Marwan, en homme expérimenté, n'avait pourtant pas négligé la wasta :  "Wasta. Nom féminin, désignant en arabe dialectal un piston, une aide officieuse ou officielle, une manière de resquiller ou d’obtenir un avantage grâce à quelqu’un de plus haut placé que soi. C’est probablement l’une des armes les plus utiles de la culture libanaise."  Mais le député qu'il avait sollicité n'est pas allé jusqu'au bout de la défense de la vérité, il craignait pour sa vie. 

Sur l'histoire du Liban : depuis l'indépendance en 1943 et la création de l'État d'Israël en 1948 et l'arrivée des réfugiés palestiniens, qui arrivent en plusieurs vagues selon les attaques israéliennes de même que les Syriens, envahisseurs puis à leur tour réfugiés lorsque leur pays est en guerre en 2011. Le Liban a vécu entre invasions, afflux de réfugiés, massacres, attentats et assassinats.

La touche d'espoir qui clôt le récit est bien mince, mais elle a le mérite d'exister.

 

EXTRAIT Quelques minutes de marche, le soleil tente une percée au loin, mais la montagne bloque les nuages. Le matelas gris s’épaissit, ça promet une fin de journée des plus moites. Une sale nuit de sommeil en perspective, dans des draps collants de transpiration. Le restaurant en contrebas a changé de nom l’an dernier et s’est refait une beauté. À quoi bon tous ces changements, hein ? Pourvu que les poissons y soient toujours aussi délicieux et les prix pas trop amers. La grande salle est construite sur pilotis, au-dessus des rochers plats que caresse la Méditerranée. L’air y est doux, parfumé de persil, de citron et d’huile de friture. On pourrait se croire au paradis.

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12 mars 2026 4 12 /03 /mars /2026 10:01

Ce récit se lit avec une certaine appréhension : l'actualité est déjà si dramatique et angoissante, la propagande est déjà tellement répandue en cette époque de conflits XXL que lire ce récit exige un peu de recul. 

Le récit en effet retrace l'histoire palestinienne depuis les années 40 où la famille de Nabil Al Jaber vit près d'Haïfa jusqu'à 2025 où Nabil vieux, tient seul une librairie dans un Gaza dévasté. Entre les deux époques, ce n'est que déplacements contraints, fuite, drames et espoirs déçus : brillant élève, Moussa, le frère de Nabil se voyait avocat, médecin ou professeur, mais il a dû de résigner, car toute sa volonté ne le sortirait pas du camp. En 1968, Nabil, sa sœur, Maryam et ses amis Hafez et Hiam ont pu aller faire des études au Caire Mais sauf Maryam, partie travailler aux États-Unis, tous sont rentrés à Gaza à la fin de leurs études en 1973. En 2025, seul Nabil survit.

Le recul, c'est ce qu'apportent les livres. Tel est l'enseignement que Nabil transmet à son interlocuteur Julien Desmanges, reporter photographe français rencontré à Gaza. Nabil en effet vit entouré de livres et lit et relit à qui veut l'entendre La Condition humaine de Malraux, "un grand livre, un monde, un refuge, et un miroir" ou La Terre nous est étroite, et d'autres poèmes de Mahmoud Darwich ou encore La Légende des siècles de V Hugo ou Hamlet de Shakespeare et bien d'autres, se réjouissant lorsqu'un enfant vient et emporte un livre.

Certes, la première référence, à La Condition humaine de Malraux, laissait attendre un récit d'engagement, mais avec Hafez, on découvre que toute velléité est tuée dans l'œuf.

Ce récit laisse alors un goût doux-amer : comme, pour nous, lecteurs français, quand la lecture nous protège et nous entraîne loin des tumultes du monde, n'y a-t-il pas une forme de fatalisme à renoncer  à la résistance ? 

Extrait : « Il y a un poème de Mahmoud Darwich que je me répète souvent, c’est un repère dans ma vie. J’y puise mon origine, l’eau au fond d’un puits. C’est simple, lumineux, terrible, il me touche au cœur.

“Vous, qui tenez sur les seuils, entrez

Et prenez avec nous le café arabe.

Vous pourriez vous sentir des humains,

comme nous.

Vous, qui tenez sur les seuils,

Sortez de nos matins

Et nous serons rassurés d’être comme vous,

Des humains !”

 

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25 février 2026 3 25 /02 /février /2026 16:17
En un peu plus de 150 pages, l'auteure aborde ici de manière très scientifique les grandes notions concernant la nutrition puis conseille les lecteurs sur l'alimentation des enfants : que convient-il de faire manger, pour quels objectifs, comment ? Des menus et même quelques recettes sont proposés pour les enfants, mais aussi pour les parents. Outre la nourriture, l'auteure aborde la gestion du stress, le sommeil, les techniques d'apprentissage et de mémorisation.

La mise en page mêle couleurs de texte, de surlignages, dessins et schémas de façon très pédagogique.
C'est un livre précieux que j'offrirai sûrement à de jeunes parents !
 
Extrait : Au fil des années les besoins en sommeil évoluent.
Un enfant de 3 à 5 ans a besoin de 10 à 13 heures de sommeil,
un enfant de 6 à 13 ans a besoin de 9 à 11 heures
un adolescent de 14 à 17 ans a besoin de 8 à 10 heures
un adulte "moyen" dort généralement de 7 à 8 heures par nuit 
 
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24 février 2026 2 24 /02 /février /2026 14:34

Istvan, 15 ans, vit en Hongrie.  C'est le début de l'histoire qui s'achève comme une boucle, au même endroit, mais une cinquantaine d'années plus tard. Entre les deux, toute une vie, remplie d'aléas et d'enchainements plus ou moins improbables que j'ai découverts avec beaucoup d'intérêt, car l'auteur enchaine les épisodes de façon parfois abrupte et le lecteur ne comprend l'enchainement des événements que bien plus tard, au cours d'une conversation entre personnages. 

Le narrateur, extérieur au récit, centre toute son attention sur le héros, ses actions, ses paroles. Or les paroles d'Istvan se réduisent souvent à une ou deux syllabes : "OK. Ouais. Rien...." et le narrateur, malgré son statut de narrateur extérieur au récit, reste témoin sans jamais nous donner accès aux pensées ou aux sentiments du héros si ce n'est par son attitude physique.

Un enchainement aléatoire, un héros réduit à quelques paroles creuses, on songe souvent à L'Étranger de Camus et à Bardamu devenu Istvan, l'un comme l'autre semblent aussi étrangers au monde qu'à eux-mêmes !   

Le roman est intitulé "Chair", en anglais Flesh et en effet, la sexualité occupe une grande place dans le roman et dans la vie du héros, mais de ce point de vue aussi, on est déstabilisé par ce héros qui n'est jamais à l'initiative d'une liaison ni d'une rupture. Il paraît se conformer aux attentes des femmes, sans autre intention ! Peut-être peut-on dire que c'est un roman sur la masculinité à l'époque moderne ? 

Le dialogue suivant se déroule avec la femme de son patron du moment, celle qui peu après devient sa maitresse puis son épouse et mère de son fils : 

– Que voulez-vous savoir ?

– Juste quelque chose à votre sujet. »

Il est au volant de la Mercedes, dans un ralentissement sur Piccadilly.

« D’après Karl, vous avez servi dans l’armée.

– Oui.

– C’était comment ?

– C’était comment ? »

Alors que le mouvement de la circulation reprend, il doit rester concentré sur la route un certain temps.

« Oui, dit-elle.

– C’était… »

Il ne sait pas quoi dire, quel genre de réponse elle attend.

« C’était OK, dit-il.

– C’était OK ?

– Oui.

– Comment ça ?

– Comment ça ?

– Oui.

– Eh bien… C’était OK

.– Comment ça, “c’était OK” ? Qu’est-ce que ça veut dire, en fait ? Quand vous dites “c’était OK”, en fait vous ne dites rien, si ?

– Je ne vois pas très bien ce que vous aimeriez savoir

.– J’aimerais savoir comment c’était. Merde, arrêtez de rester dans le vague. Vous êtes toujours comme ça ?

– Comme quoi ?

– Comme ça. Dans le vague. »

Pour ce roman, l'auteur a été récompensé par le prestigieux BOOKER PRICE 2025, je l'ai lu et beaucoup aimé dans la traduction de Benoit Philippe. 

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13 février 2026 5 13 /02 /février /2026 13:43

Fragments du journal d'Orphée

Ce recueil se compose comme un chant avec des thèmes lancinants comme les douze "art, peau et tics" entrecoupés de refrains comme les sept "Résolutions" ou encore les sept "Rencontre" et aussi les six "Musique Maestro"  et comme rimé par les titres qui se répètent : "Thérapeutique", "Portrait", "Tableau de chasse", "Au bistrot du coin", "Bruissements", "Mauvaise route", "Programme animalier" ... Dans cette vaste composition, quelques fragments isolés retiennent alors l'attention : 

"Hors du cortège

L'heure de la foire a sonné. Il faut braire avec les foules. Je m'y refuse et quitte le cortège."

"Origine

Naissance amusante. Sorti des trompes de Calliope."

"Ni rime ni saison

J'ai beau forcer ma nature, elle continue à changer en toutes saisons".

Un chant aux thèmes lancinants, on n'en attendait pas moins d'Orphée, mythique créateur de la poésie lyrique, mais ici, "Pas de thrène pour le Thrace", le chant est plein de malice, de jeu et d'irrévérence : 

"Musique maestro

Au seuil de la renommée, un âne enrhumé vaut mieux qu'une trompette mal embouchée"

"Mauvaise route

Une erreur et c'est l'errance pour l'éternité"

"Dyscalculique

Mon errance est sans mesure. Je ne compte sur personne. Mes vers sont irréguliers, ma vie dissymétrique. J'ai commencé avec une lyre à sept cordes. Aujourd'hui je lui en vois neuf. Mo compte finira par être bon."  

Tout ce recueil est composé de fragments de deux ou trois lignes. 

 

 

 La Musique n'adoucit pas les peurs

Ce second recueil est, lui aussi, consacré à Orphée, mais cette fois les vingt poèmes versifiés se composent d'une dizaine de vers répartis en strophes. Le poète s'adresse souvent à Orphée, sans se départir de son irrévérence qui donne sa saveur au recueil. Ainsi dans "Le présage du caniveau" :

" Un jour mon bel Orphée

des nymphettes joueront avec ta tête

dans le caniveau ! "

L'ensemble du recueil est habilement illustré à l'encre de Chine par Violaine Fayolle  

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10 février 2026 2 10 /02 /février /2026 19:00

Qui va là en moi ? 
C'est le titre de l'un des poèmes de ce recueil et si je choisis ce titre, c'est une manière de dire l'effet que produisent ces courts poèmes : on se laisse envahir ou juste toucher par les images et impressions parfois fugitives qui immanquablement font écho à la réalité de notre existence. 
Un regret pourtant : ne pas trouver sous ma plume ces petites pirouettes qui font mouche !  

Quelques poèmes choisis : 

Qui va là en moi ?

Entrées en deux petits coups
dans l'étroitesse du silence,
quelques idées accrocheuses s'emparent
des places les plus fortes
de mon for intérieur.

Que faisaient les sentinelles ?

Qui a trahi le mot de passe ? 

Spleen ? Un remède gratuit

Quand l'ennui s'invite,

quand le repos me quitte,

quand le souffle se précipite,

quand le tourment m'agite,

se mettre la rate au court bouillon

à quoi bon ? 

C'est bien plus épicé d'aligner

des dizaines de mots exutoires

sur les brouillons en cours

pour se faire un sang d'encre

tout neuf.

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9 février 2026 1 09 /02 /février /2026 11:52

J'ai lu la première partie en me demandant si l'auteur tâtonnait en cherchant son sujet et la deuxième partie avec un intérêt croissant à mesure que d'autres personnages apparaissaient, mais l'invraisemblance de la situation continuait à me gêner d'autant que le récit par un narrateur intradiégétique ne permet aucun recul. Sa langue est sensible et juste, mais celle des autres personnages masculins, vulgaire et répétitive, est dissuasive. Cette langue s'accompagne de gestes et d'attitudes qui heurtent le lecteur et le narrateur par leur vulgarité, voire leur inhumanité. L'apparition de Mouette apporte un peu de douceur, mais ce boyau qui continue d'emprisonner les personnages de façon totalement invraisemblable puisqu'ils s'y trouvent avec lampe frontale, réserve d'eau, barres énergétiques !  

Il faut arriver à la cinquième et dernière partie pour comprendre enfin ce que l'on lit ! C'est que l'auteur est exigeant pour son lecteur ! J'aurais dû m'en souvenir !  

Je me demande cependant si réellement cela peut se produire : qui peut à ce point accéder à la conscience d'autrui ? 

Extrait : "Il fait tellement noir, tellement nuit, j'essaie d'entendre le son, quand elle nage ça doit faire du bruit, mais je ne comprends pas pourquoi elle ne me parle pas, pourquoi elle n'appelle pas. Je me concentre, je me concentre, j'entends tellement rien ... [...]
J'essaie chaque minute d'entendre qu'elle nage à côté. J'ai peur d'avoir tout gâché quand je me suis laissé mordre. J'ai peur d'avoir rêvé la seule chose belle qui me soit arrivée là-dessous."

 

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28 novembre 2025 5 28 /11 /novembre /2025 15:10

J'ai mis longtemps à lire les 750 pages de ce roman, certes, c'est un gros roman, mais quand les aléas de la vie imposent leur rythme, on finit par avoir le sentiment de côtoyer ces personnages sur les quatre générations comme s'ils étaient nos familiers.   

L'auteur en effet essaie de comprendre le sens du suicide de son père et se fondant sur ce que lui a raconté sa mère ou partant de la visite de la maison vide qui fut longtemps la maison de famille, il tente de reconstituer l'histoire de ses ancêtres du côté paternel. Une commode et sa plaque de marbre cassée, quelques rares photos, une Légion d'honneur introuvable, les volumes des Rougon-Macquart, voila à peu près tout ce dont il dispose pour faire revivre ainsi l'ancêtre Firmin Proust et son épouse Jeanne-Marie, avec leurs deux fils Paul et Anatole, et surtout leur fille Marie-Ernestine puis Jules Chichery le premier époux de Marie-Ernestine et père de Marguerite, puis le notaire Lucien Douet, second époux de Marie-Ernestine et son fils Rubens et enfin Marguerite et son époux André, grands-parents paternels de l'auteur. Autour d'eux gravitent beaucoup d'autres personnages qui contribuent à former le monde de ce roman : la grand-tante Caroline, le beau Florent Chabanel qui deviendra gueule-cassée à l'issue de la guerre 14-18, Monsieur et Madame Claude et leur employée, Paulette, un Allemand, des Allemands, des villageois… Avec ces personnages, on revit le XXe s, la guerre 14-18, l'entre-deux guerres, la guerre 39-45, en particulier.  

Cette profusion de personnages constitue un monde dans lequel on finit par se fondre et lorsque l'auteur s'attache à cerner au plus près les sentiments, pensées, voire sensations de Marie-Ernestine ou de Marguerite, cet univers prend une épaisseur qui me rappelle l'univers de Flaubert ou de Dostoïevski.

La modernité du regard est pourtant bien affirmée : la phallocratie du patriarche Firmin, sans doute très courante à son époque, a des répercussions qui peuvent aller jusqu'à la mort de Marguerite, voire jusqu'à l'écriture de ce récit. Celle de Monsieur Claude, plus crapuleuse, détruit l'employée Paulette et aussi Marguerite.  Les femmes dans toute cette époque sont malmenées et la seule issue pour elle semble être le veuvage dont profitent la grand-tante Caroline et plus tard, après la mort de Firmin, Jeanne-Marie. Marie-Ernestine, héroïne plus moderne, réussit cependant à imposer ses volontés à son second époux mais seulement jusqu'à sa mort, car ensuite, le bon notaire s'empressera d'oublier la parole donnée ! 

Un roman somme dont il est bien difficile de faire une chronique ! 

Extrait choisi : "Pas si vite, pas si vite

et il la laisse s’installer et s’asseoir devant le piano mais elle éclate en sanglots et soudain se met à rire, non, elle ne peut pas, elle ne peut pas jouer maintenant, elle ne peut pas encore y toucher ni même poser ses doigts, elle le fera plus tard, tout à l’heure, quand elle sera remise de ses émotions ; et son père, oui ma chérie, viens, on va fêter ton retour en buvant un verre et puisque tout le monde m’a fait l’honneur et le plaisir de nous rejoindre pour ce jour important, alors buvons, trinquons, maintenant que ma chère petite Boule d’Or rentre à la maison, maintenant que chaque jour elle pourra nous faire profiter de son art  n’est-ce pas, tante Caroline ? – elle pourra tous les jours nous faire profiter de la grande musique puisqu’il paraît qu’elle est si douée – et alors je porte un toast – il prend un verre, le lève bien haut au-dessus de sa tête, sa vilaine bouche s’ouvre très grand, on voit ses dents, ses joues écarlates à cause du vin et on se doute qu’il a déjà bu un peu – quelques verres – et le voilà qui s’élance sur les joies de la vie, qu’il regarde sa fille en racontant à tous comment pendant son enfance on avait connu plusieurs fois de terribles nuits à craindre pour sa vie, et maintenant Dieu en a fait une grande musicienne pour réjouir nos vieux jours, car c’est ici qu’elle vivra aux côtés de nous et de ce cher Jules, si bon travailleur et si débrouillard, ce Jules, car Jules

Jules 

Tu vas épouser Jules, dit-il après un temps, ajoutant d’un ton satisfait,

Tu vas l’épouser et tu seras bien heureuse, ma petite Boule d’Or, car que faut-il de plus à une femme intelligente qu’un mari débrouillard   que te faudrait-il donc de plus, à toi, pour être une femme heureuse ?

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