Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
12 mars 2026 4 12 /03 /mars /2026 10:01

Ce récit se lit avec une certaine appréhension : l'actualité est déjà si dramatique et angoissante, la propagande est déjà tellement répandue en cette époque de conflits XXL que lire ce récit exige un peu de recul. 

Le récit en effet retrace l'histoire palestinienne depuis les années 40 où la famille de Nabil Al Jaber vit près d'Haïfa jusqu'à 2025 où Nabil vieux, tient seul une librairie dans un Gaza dévasté. Entre les deux époques, ce n'est que déplacements contraints, fuite, drames et espoirs déçus : brillant élève, Moussa, le frère de Nabil se voyait avocat, médecin ou professeur, mais il a dû de résigner, car toute sa volonté ne le sortirait pas du camp. En 1968, Nabil, sa sœur, Maryam et ses amis Hafez et Hiam ont pu aller faire des études au Caire Mais sauf Maryam, partie travailler aux États-Unis, tous sont rentrés à Gaza à la fin de leurs études en 1973. En 2025, seul Nabil survit.

Le recul, c'est ce qu'apportent les livres. Tel est l'enseignement que Nabil transmet à son interlocuteur Julien Desmanges, reporter photographe français rencontré à Gaza. Nabil en effet vit entouré de livres et lit et relit à qui veut l'entendre La Condition humaine de Malraux, "un grand livre, un monde, un refuge, et un miroir" ou La Terre nous est étroite, et d'autres poèmes de Mahmoud Darwich ou encore La Légende des siècles de V Hugo ou Hamlet de Shakespeare et bien d'autres, se réjouissant lorsqu'un enfant vient et emporte un livre.

Certes, la première référence, à La Condition humaine de Malraux, laissait attendre un récit d'engagement, mais avec Hafez, on découvre que toute velléité est tuée dans l'œuf.

Ce récit laisse alors un goût doux-amer : comme, pour nous, lecteurs français, quand la lecture nous protège et nous entraîne loin des tumultes du monde, n'y a-t-il pas une forme de fatalisme à renoncer  à la résistance ? 

Extrait : « Il y a un poème de Mahmoud Darwich que je me répète souvent, c’est un repère dans ma vie. J’y puise mon origine, l’eau au fond d’un puits. C’est simple, lumineux, terrible, il me touche au cœur.

“Vous, qui tenez sur les seuils, entrez

Et prenez avec nous le café arabe.

Vous pourriez vous sentir des humains,

comme nous.

Vous, qui tenez sur les seuils,

Sortez de nos matins

Et nous serons rassurés d’être comme vous,

Des humains !”

 

Partager cet article
Repost0
25 février 2026 3 25 /02 /février /2026 16:17
En un peu plus de 150 pages, l'auteure aborde ici de manière très scientifique les grandes notions concernant la nutrition puis conseille les lecteurs sur l'alimentation des enfants : que convient-il de faire manger, pour quels objectifs, comment ? Des menus et même quelques recettes sont proposés pour les enfants, mais aussi pour les parents. Outre la nourriture, l'auteure aborde la gestion du stress, le sommeil, les techniques d'apprentissage et de mémorisation.

La mise en page mêle couleurs de texte, de surlignages, dessins et schémas de façon très pédagogique.
C'est un livre précieux que j'offrirai sûrement à de jeunes parents !
 
Extrait : Au fil des années les besoins en sommeil évoluent.
Un enfant de 3 à 5 ans a besoin de 10 à 13 heures de sommeil,
un enfant de 6 à 13 ans a besoin de 9 à 11 heures
un adolescent de 14 à 17 ans a besoin de 8 à 10 heures
un adulte "moyen" dort généralement de 7 à 8 heures par nuit 
 
Partager cet article
Repost0
24 février 2026 2 24 /02 /février /2026 14:34

Istvan, 15 ans, vit en Hongrie.  C'est le début de l'histoire qui s'achève comme une boucle, au même endroit, mais une cinquantaine d'années plus tard. Entre les deux, toute une vie, remplie d'aléas et d'enchainements plus ou moins improbables que j'ai découverts avec beaucoup d'intérêt, car l'auteur enchaine les épisodes de façon parfois abrupte et le lecteur ne comprend l'enchainement des événements que bien plus tard, au cours d'une conversation entre personnages. 

Le narrateur, extérieur au récit, centre toute son attention sur le héros, ses actions, ses paroles. Or les paroles d'Istvan se réduisent souvent à une ou deux syllabes : "OK. Ouais. Rien...." et le narrateur, malgré son statut de narrateur extérieur au récit, reste témoin sans jamais nous donner accès aux pensées ou aux sentiments du héros si ce n'est par son attitude physique.

Un enchainement aléatoire, un héros réduit à quelques paroles creuses, on songe souvent à L'Étranger de Camus et à Bardamu devenu Istvan, l'un comme l'autre semblent aussi étrangers au monde qu'à eux-mêmes !   

Le roman est intitulé "Chair", en anglais Flesh et en effet, la sexualité occupe une grande place dans le roman et dans la vie du héros, mais de ce point de vue aussi, on est déstabilisé par ce héros qui n'est jamais à l'initiative d'une liaison ni d'une rupture. Il paraît se conformer aux attentes des femmes, sans autre intention ! Peut-être peut-on dire que c'est un roman sur la masculinité à l'époque moderne ? 

Le dialogue suivant se déroule avec la femme de son patron du moment, celle qui peu après devient sa maitresse puis son épouse et mère de son fils : 

– Que voulez-vous savoir ?

– Juste quelque chose à votre sujet. »

Il est au volant de la Mercedes, dans un ralentissement sur Piccadilly.

« D’après Karl, vous avez servi dans l’armée.

– Oui.

– C’était comment ?

– C’était comment ? »

Alors que le mouvement de la circulation reprend, il doit rester concentré sur la route un certain temps.

« Oui, dit-elle.

– C’était… »

Il ne sait pas quoi dire, quel genre de réponse elle attend.

« C’était OK, dit-il.

– C’était OK ?

– Oui.

– Comment ça ?

– Comment ça ?

– Oui.

– Eh bien… C’était OK

.– Comment ça, “c’était OK” ? Qu’est-ce que ça veut dire, en fait ? Quand vous dites “c’était OK”, en fait vous ne dites rien, si ?

– Je ne vois pas très bien ce que vous aimeriez savoir

.– J’aimerais savoir comment c’était. Merde, arrêtez de rester dans le vague. Vous êtes toujours comme ça ?

– Comme quoi ?

– Comme ça. Dans le vague. »

Pour ce roman, l'auteur a été récompensé par le prestigieux BOOKER PRICE 2025, je l'ai lu et beaucoup aimé dans la traduction de Benoit Philippe. 

Partager cet article
Repost0
13 février 2026 5 13 /02 /février /2026 13:43

Fragments du journal d'Orphée

Ce recueil se compose comme un chant avec des thèmes lancinants comme les douze "art, peau et tics" entrecoupés de refrains comme les sept "Résolutions" ou encore les sept "Rencontre" et aussi les six "Musique Maestro"  et comme rimé par les titres qui se répètent : "Thérapeutique", "Portrait", "Tableau de chasse", "Au bistrot du coin", "Bruissements", "Mauvaise route", "Programme animalier" ... Dans cette vaste composition, quelques fragments isolés retiennent alors l'attention : 

"Hors du cortège

L'heure de la foire a sonné. Il faut braire avec les foules. Je m'y refuse et quitte le cortège."

"Origine

Naissance amusante. Sorti des trompes de Calliope."

"Ni rime ni saison

J'ai beau forcer ma nature, elle continue à changer en toutes saisons".

Un chant aux thèmes lancinants, on n'en attendait pas moins d'Orphée, mythique créateur de la poésie lyrique, mais ici, "Pas de thrène pour le Thrace", le chant est plein de malice, de jeu et d'irrévérence : 

"Musique maestro

Au seuil de la renommée, un âne enrhumé vaut mieux qu'une trompette mal embouchée"

"Mauvaise route

Une erreur et c'est l'errance pour l'éternité"

"Dyscalculique

Mon errance est sans mesure. Je ne compte sur personne. Mes vers sont irréguliers, ma vie dissymétrique. J'ai commencé avec une lyre à sept cordes. Aujourd'hui je lui en vois neuf. Mo compte finira par être bon."  

Tout ce recueil est composé de fragments de deux ou trois lignes. 

 

 

 La Musique n'adoucit pas les peurs

Ce second recueil est, lui aussi, consacré à Orphée, mais cette fois les vingt poèmes versifiés se composent d'une dizaine de vers répartis en strophes. Le poète s'adresse souvent à Orphée, sans se départir de son irrévérence qui donne sa saveur au recueil. Ainsi dans "Le présage du caniveau" :

" Un jour mon bel Orphée

des nymphettes joueront avec ta tête

dans le caniveau ! "

L'ensemble du recueil est habilement illustré à l'encre de Chine par Violaine Fayolle  

Partager cet article
Repost0
10 février 2026 2 10 /02 /février /2026 19:00

Qui va là en moi ? 
C'est le titre de l'un des poèmes de ce recueil et si je choisis ce titre, c'est une manière de dire l'effet que produisent ces courts poèmes : on se laisse envahir ou juste toucher par les images et impressions parfois fugitives qui immanquablement font écho à la réalité de notre existence. 
Un regret pourtant : ne pas trouver sous ma plume ces petites pirouettes qui font mouche !  

Quelques poèmes choisis : 

Qui va là en moi ?

Entrées en deux petits coups
dans l'étroitesse du silence,
quelques idées accrocheuses s'emparent
des places les plus fortes
de mon for intérieur.

Que faisaient les sentinelles ?

Qui a trahi le mot de passe ? 

Spleen ? Un remède gratuit

Quand l'ennui s'invite,

quand le repos me quitte,

quand le souffle se précipite,

quand le tourment m'agite,

se mettre la rate au court bouillon

à quoi bon ? 

C'est bien plus épicé d'aligner

des dizaines de mots exutoires

sur les brouillons en cours

pour se faire un sang d'encre

tout neuf.

Partager cet article
Repost0
9 février 2026 1 09 /02 /février /2026 11:52

J'ai lu la première partie en me demandant si l'auteur tâtonnait en cherchant son sujet et la deuxième partie avec un intérêt croissant à mesure que d'autres personnages apparaissaient, mais l'invraisemblance de la situation continuait à me gêner d'autant que le récit par un narrateur intradiégétique ne permet aucun recul. Sa langue est sensible et juste, mais celle des autres personnages masculins, vulgaire et répétitive, est dissuasive. Cette langue s'accompagne de gestes et d'attitudes qui heurtent le lecteur et le narrateur par leur vulgarité, voire leur inhumanité. L'apparition de Mouette apporte un peu de douceur, mais ce boyau qui continue d'emprisonner les personnages de façon totalement invraisemblable puisqu'ils s'y trouvent avec lampe frontale, réserve d'eau, barres énergétiques !  

Il faut arriver à la cinquième et dernière partie pour comprendre enfin ce que l'on lit ! C'est que l'auteur est exigeant pour son lecteur ! J'aurais dû m'en souvenir !  

Je me demande cependant si réellement cela peut se produire : qui peut à ce point accéder à la conscience d'autrui ? 

Extrait : "Il fait tellement noir, tellement nuit, j'essaie d'entendre le son, quand elle nage ça doit faire du bruit, mais je ne comprends pas pourquoi elle ne me parle pas, pourquoi elle n'appelle pas. Je me concentre, je me concentre, j'entends tellement rien ... [...]
J'essaie chaque minute d'entendre qu'elle nage à côté. J'ai peur d'avoir tout gâché quand je me suis laissé mordre. J'ai peur d'avoir rêvé la seule chose belle qui me soit arrivée là-dessous."

 

Partager cet article
Repost0
28 novembre 2025 5 28 /11 /novembre /2025 15:10

J'ai mis longtemps à lire les 750 pages de ce roman, certes, c'est un gros roman, mais quand les aléas de la vie imposent leur rythme, on finit par avoir le sentiment de côtoyer ces personnages sur les quatre générations comme s'ils étaient nos familiers.   

L'auteur en effet essaie de comprendre le sens du suicide de son père et se fondant sur ce que lui a raconté sa mère ou partant de la visite de la maison vide qui fut longtemps la maison de famille, il tente de reconstituer l'histoire de ses ancêtres du côté paternel. Une commode et sa plaque de marbre cassée, quelques rares photos, une Légion d'honneur introuvable, les volumes des Rougon-Macquart, voila à peu près tout ce dont il dispose pour faire revivre ainsi l'ancêtre Firmin Proust et son épouse Jeanne-Marie, avec leurs deux fils Paul et Anatole, et surtout leur fille Marie-Ernestine puis Jules Chichery le premier époux de Marie-Ernestine et père de Marguerite, puis le notaire Lucien Douet, second époux de Marie-Ernestine et son fils Rubens et enfin Marguerite et son époux André, grands-parents paternels de l'auteur. Autour d'eux gravitent beaucoup d'autres personnages qui contribuent à former le monde de ce roman : la grand-tante Caroline, le beau Florent Chabanel qui deviendra gueule-cassée à l'issue de la guerre 14-18, Monsieur et Madame Claude et leur employée, Paulette, un Allemand, des Allemands, des villageois… Avec ces personnages, on revit le XXe s, la guerre 14-18, l'entre-deux guerres, la guerre 39-45, en particulier.  

Cette profusion de personnages constitue un monde dans lequel on finit par se fondre et lorsque l'auteur s'attache à cerner au plus près les sentiments, pensées, voire sensations de Marie-Ernestine ou de Marguerite, cet univers prend une épaisseur qui me rappelle l'univers de Flaubert ou de Dostoïevski.

La modernité du regard est pourtant bien affirmée : la phallocratie du patriarche Firmin, sans doute très courante à son époque, a des répercussions qui peuvent aller jusqu'à la mort de Marguerite, voire jusqu'à l'écriture de ce récit. Celle de Monsieur Claude, plus crapuleuse, détruit l'employée Paulette et aussi Marguerite.  Les femmes dans toute cette époque sont malmenées et la seule issue pour elle semble être le veuvage dont profitent la grand-tante Caroline et plus tard, après la mort de Firmin, Jeanne-Marie. Marie-Ernestine, héroïne plus moderne, réussit cependant à imposer ses volontés à son second époux mais seulement jusqu'à sa mort, car ensuite, le bon notaire s'empressera d'oublier la parole donnée ! 

Un roman somme dont il est bien difficile de faire une chronique ! 

Extrait choisi : "Pas si vite, pas si vite

et il la laisse s’installer et s’asseoir devant le piano mais elle éclate en sanglots et soudain se met à rire, non, elle ne peut pas, elle ne peut pas jouer maintenant, elle ne peut pas encore y toucher ni même poser ses doigts, elle le fera plus tard, tout à l’heure, quand elle sera remise de ses émotions ; et son père, oui ma chérie, viens, on va fêter ton retour en buvant un verre et puisque tout le monde m’a fait l’honneur et le plaisir de nous rejoindre pour ce jour important, alors buvons, trinquons, maintenant que ma chère petite Boule d’Or rentre à la maison, maintenant que chaque jour elle pourra nous faire profiter de son art  n’est-ce pas, tante Caroline ? – elle pourra tous les jours nous faire profiter de la grande musique puisqu’il paraît qu’elle est si douée – et alors je porte un toast – il prend un verre, le lève bien haut au-dessus de sa tête, sa vilaine bouche s’ouvre très grand, on voit ses dents, ses joues écarlates à cause du vin et on se doute qu’il a déjà bu un peu – quelques verres – et le voilà qui s’élance sur les joies de la vie, qu’il regarde sa fille en racontant à tous comment pendant son enfance on avait connu plusieurs fois de terribles nuits à craindre pour sa vie, et maintenant Dieu en a fait une grande musicienne pour réjouir nos vieux jours, car c’est ici qu’elle vivra aux côtés de nous et de ce cher Jules, si bon travailleur et si débrouillard, ce Jules, car Jules

Jules 

Tu vas épouser Jules, dit-il après un temps, ajoutant d’un ton satisfait,

Tu vas l’épouser et tu seras bien heureuse, ma petite Boule d’Or, car que faut-il de plus à une femme intelligente qu’un mari débrouillard   que te faudrait-il donc de plus, à toi, pour être une femme heureuse ?

Partager cet article
Repost0
30 octobre 2025 4 30 /10 /octobre /2025 16:21

J'aime beaucoup l'écriture de Chloé Delaume, elle allie poésie, fantaisie et extrême attention aux mots. On songe à Boris Vian en lisant certaines pages plus ou moins loufoques et poétiques. Ainsi l'héroïne de ce roman, Clotilde Mélisse, cherche à reconstituer son passé et pour cela, elle ajuste des pièces de puzzle de différentes matières plus ou moins vivantes qu'elle trouve en ouvrant son crâne à bord d'un train qui la conduit au château d'Heidelberg. "Elle a choisi cette ville pour sa charge symbolique, Heidelberg, si outrageusement romantique, là où, lui avait-on dit, les jeunes gens foudroyés par Les Souffrances du jeune Werther venaient tacher de rouge l’actuel gazon des douves."

Loin d'être un cas isolé, elle côtoie dans ce train une autre femme qui, elle, s'ouvre le ventre : "La voisine de Clotilde s’est ouvert grand le ventre, sur sa tablette, plein de nœuds qu’elle défait un à un du bout de ses doigts tremblants, en retenant son souffle. Clotilde l’encourage d’un regard, lui souriant de façon appuyée, avant de se fendre le haut du crâne. Elle y enfonce sa main pour en extraire le puzzle devenu une masse informe, compacte, proche de la pierre de lave. Elle l’observe, surprise."

Ce ventre est d'ailleurs très souvent le siège d'une douleur qui "troue" le ventre de Clotilde ! Car Clotilde, la "pauvre folle" éprouve un amour absolu pour Guillaume avec qui elle entretient une relation poétique, mais celui-ci vit en couple avec un homme que Clotilde désigne comme évier car "elle assimilait la vie de couple à un évier, un évier en inox, avec sa vieille éponge qu’il serait temps de changer, mais tout le monde a la flemme de passer au Franprix."  : Alors la poésie peut-elle vaincre le réel ?  elleetlui, entité poétique et romantique, peut-elle résister à "l'évier" ? 

Le long voyage en train au cours duquel le puzzle des souvenirs se constitue (On songe au voyage de Léon Delmont dans La Modification de Butor) aboutit à la fin : " À user ses souvenirs on ne peut pas être vivant : le cimetière des amours mortes est son seul horizon, dans sa cage thoracique s’épuise son cœur zombie." " Elle s’ouvre théâtralement le crâne et sort de sa tête un tombeau. Sur la stèle est gravé pleins déliés lettres d’or un Ci-gît elleetlui"

Un livre à savourer sans réserve ! 

extrait : La fin du monde n’a pas du tout la forme prévue. Derrière la vitre embuée, Clotilde observe la neige couvrir avril ; le train qui l’emporte traverse autant de forêts mortes que de prés empoissés par des ruisseaux boueux. Elle regarde le décor se déliter lentement, l’époque s’appelle Trop tard, chacun est au courant, alors elle se demande comment font toutes ces bouches pour prononcer encore sérieusement le mot Avenir.

 

 

Partager cet article
Repost0
5 octobre 2025 7 05 /10 /octobre /2025 20:54

Ce roman fait partie de la première sélection Goncourt 2025 et me souvenant de Le Ciel par dessus les toits, je n'ai pas hésité. 

Les premiers chapitres sont plutôt engageants. Tel un entomologiste, la narratrice enferme trois hommes dans une pièce et les observe, comme des insectes dans une boite à insecte, l'un après l'autre : Il y a MB un maçon venu d'Algérie et fier de son travail : "Les samedis matin, MB se réveille courbaturé et heureux d’avoir travaillé sans relâche de l’aube jusqu’au crépuscule pendant les cinq premiers jours de la semaine, d’avoir fait de son existence quelque chose d’utile, d’avoir un CDI dans une entreprise importante du bâtiment, de gagner sa vie sans rien devoir à qui que ce soit." Il y a RD chauffeur dans un ministère et "se voit comme un homme qui a réussi, qui a trouvé sa place". Il y a HD journaliste et poète, mais aussi ex-séminariste, boxeur, travailleur social. 

Ces trois hommes ne se connaissent pas et ne voient pas ce qui justifie qu'ils soient réunis. La narratrice explique alors son projet au lecteur : " Dans cette pièce imaginaire – parce qu’il n’y a que dans cet endroit que je peux les réunir, parce qu’il n’y a que dans cet endroit que je peux maîtriser le récit, inverser les rôles, devenir à mon tour un petit bourreau, exercer un pouvoir d’emprise et de fascination, exiger écoute et silence –, dans cette pièce imaginaire donc, je les laisserai mariner un peu, eux qui pensent qu’ils n’ont rien en commun. Ils continueront leur inspection du lieu comme d’autres pissent sur les murs, ils appelleront au secours en vain, ils discuteront et se disputeront". 

S'agit-il de rejouer le Huis-Clos de Sartre ? Le programme est intéressant ! 

Hélas, la boite à insectes est vite oubliée, le récit se poursuit par la reconstitution, lente, laborieuse, de la vie des épouses de ces trois hommes, de l'emprise qu'elles ont subie jusqu'au féminicide pour deux d'entre elles. À la  fin, on quitte ce livre mi-enquête mi-autobiographie sans avoir vraiment avancé, avec une impression d'inachevé. Surfer sur de tels sujets de société est un exercice délicat, ici, à mon avis, c'est le début qui aurait pu être développé de manière à bien examiner ces curieux insectes ! 

Extrait : 

Il faut dire que pendant des années, nous trouvons quand même la ressource de faire quelque chose de cette violence qui nous entoure et quand il faut partir, il faut aussi laisser derrière soi cette part incassable de nous-mêmes. C’est une facette sans éclat, sans discours, sans atours mais dure comme la roche : celle qui s’occupait de la maison, des courses, qui allait travailler, qui riait aux blagues des autres, qui écrivait des articles, qui continuait à acheter un parfum à la vanille même si elle ne pouvait plus le porter sous peine d’être accusée de vouloir faire la belle donc la séductrice donc la pute, celle qui avait créé une entreprise, qui s’occupait de trois enfants, celle qui faisait des heures de ménage par-ci par-là pour ne pas être une cassos, celle qui savait se taire pour avoir la paix, celle qui se levait après les longues nuits de dispute, qui faisait un thé et qui s’asseyait sur le perron, à écouter gazouiller les oiseaux et qui remerciait le matin d’être là, enfin. À nous voir mettre un pied devant l’autre, à nous voir sourire et travailler, dormir et se lever, on n’imagine pas.

 

Partager cet article
Repost0
12 septembre 2025 5 12 /09 /septembre /2025 10:03

Cette partie manquait au puzzle des romans autobiographiques : comment l'auteur est-il passé de l'enfance torturée par un père mythomane au journalisme jusqu'au grand reportage couronné par le prix Albert-Londres ? Ce récit semble expliquer cette évolution par une série de hasards qui conduisent George alias Sorj alias Kells  à vivre dans la rue au risque de sombrer au fil des mauvaises rencontres, puis de faire des rencontres qui le sortent de la rue, puis l'entrainent dans des combats armés contre les fachos mais aussi contre la police. Un idéal de justice le guide souvent dans son parcours, mais cet idéal s'affirme avec la rencontre des MAO. Avant cette rencontre, c'est la survie qui l'occupe tout entier, dans le monde inhospitalier de la rue, à Lyon puis à Paris. 

La rencontre des MAO renvoie aussi à un épisode de l'histoire moderne où ils occupaient le pavé tout comme le haut du pavé avec Sartre, Godard et bien d'autres, rêvant d'une révolution qui abolirait les frontières entre ouvriers et cols blanc. Des épisodes qui ont marqué l'actualité de l'époque émaillent le récit : La mort de Pierre Overnay abattu par un gardien chez Renault, l'enlèvement d'un cadre de chez Renault par la Nouvelle Résistance Populaire, l'emballement du procès de Bruay-en-Artois, les jeux olympiques de Munich, les actes racistes à Grasse puis à Juan-Les Pins puis à  Cagnes-sur-Mer et à Marseille, l'affaire Lip.

Le jeune Kells occupe avec quelques autres la place des bras armés, les "militaro-débiles". Il manie le nunchaku, la barre de fer et le cocktail Molotov et s'initie aux armes à feu. « Contre la tyrannie, l’insurrection est un droit », gueulait [notre] journal, La Cause du Peuple. Mais un jour, il comprend : "Je le savais maintenant. Je n’étais pas un tueur. Nous n’étions pas des assassins. Nous ne réclamions la mort de personne. Seulement le droit de vivre pour tous." Peu après, il apprend la dissolution de la Gauche Prolétarienne et la naissance de Libé qui se substitue à La Cause du Peuple, mais entend donner la parole au peuple.

C'est alors que Kells alias Sorj Chalandon entre à Libé.

Ce récit n'est pas exempt de nostalgie, la dernière page répertorie les "copains" disparus, suicidés ou tués, Pas si simple de renoncer à ses rêves.   

Extrait choisi :  J’ai remonté les voies. À l’arrivée d’un train, un jeune s’est détaché de la foule des voyageurs.

— Tu vends jusque sur les quais ? Vous êtes gonflés, les maos !

Il a acheté un journal. Je ne connaissais pas le prix. Lui, si. Un franc. J’ai regardé autour de moi, aucun autre vendeur, j’ai glissé la pièce dans la poche arrière de mon pantalon.

Et puis j’ai dégagé. Coup de sifflet. Des agents de la SNCF m’ont dit que je n’avais pas le droit d’entrer dans la gare avec des journaux.

— Ah oui, merde. On aurait dû te prévenir, m’a soufflé Norman.

Si j’avais vendu un exemplaire ? Non rien. Désolé, vraiment. Dans ma poche, la pièce blanche pesait dix tonnes. Grâce aux maos, je pourrais prendre une douche chaude, laver mes chaussettes et mon caleçon. Ce n’était pas du vol, c’était un prêt. Plus tard, promis, je glisserais un franc dans la caisse pour rembourser le journal dérobé."

PS Je n'aime pas les nouvelles couvertures Grasset! 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LIRELIRE
  • : Ce blog est destiné à recevoir et à diffuser nos avis de lecteurs à propos des livres choisis (élire) et lus (lire).
  • Contact

licence et trace carbone

Lirelire   Josiane Bicrel est mis à disposition selon les termes de la licence creativecommons by-nc-sa/4.0

Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les mêmes Conditions 

Lirelire est neutre en carbone.

 

Rechercher

Mon profil sur Babelio.com

Classement Alphabétique Des Auteurs

Mon profil sur Babelio.com