71 chapitres encadrés par deux prologues et deux épilogues pour plus de 400 pages, il n'en fallait pas moins pour rendre compte de ce qui s'est passé entre le 30 novembre 1939 et le 13 mars 1940, entre une jeune nation de tout juste 22 ans, la Finlande, et l'armée rouge de Staline, la plus grande armée du monde ! "Vingt millions d’obus, et la Terre manqua de s’ouvrir en deux lorsque la Russie en frappa l’écorce au même endroit, chaque jour pendant plus de cent jours."
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En annexe puis dans les remerciements, on découvre l'ampleur du travail de recherche en amont de ce roman. Quand le réel est si puissamment imposé, que reste-t-il pour que le livre soit un roman?
L'auteur sélectionne parmi les combattants finlandais quatre amis et les réunit dès le début du récit : "Toivo, Onni, Pietari et Simo, quatre hommes de Rautjärvi, chacun a reçu la même affectation : 6e compagnie du 2e bataillon du 34e régiment de la 12e division du IVe corps d’armée. Garnison de Kollaa." Ils sont donc nommés à quelques kilomètres de la frontière russe, dans une région marécageuse, de lacs et de forêts de bouleaux et de sapins. Ils seront commandés par "L'horreur du Maroc", un légionnaire, Aarne Juutilainen et personne n'envie leur sort.
Avec ces quatre amis, nous allons suivre la mobilisation, la longue attente puis l'affrontement durant trois mois en plein hiver à -50° dans les tranchées, tout vêtus de blanc pour mieux se fondre dans le paysage.
Parfois cependant le récit décroche et nous suivons ce qui se trame en URSS. Nous assistons ainsi à la ridicule manigance par laquelle les Rouges déclenchent la guerre et à l'assassinat de chacun des maillons de la chaîne qui a fait aboutir ce stratagème pour que seul Staline le connaisse. Nous assistons aussi à la mise en place de leurs successives stratégies, toutes plus ou moins ridicules. En parallèle, nous suivons les prises de décisions finlandaises et tous les ballets diplomatiques notamment avec la France. Le roman frise alors le traité de polémologie.
Au passage, j'ai eu le plaisir de croiser Alexis Léger alias Saint-John Perse aux Affaires étrangères du gouvernement Daladier et, plutôt sur le front, Joseph Kessel, alors grand reporter français.
Mais un héros se distingue particulièrement et même s'il a réellement existé, son histoire tire le récit vers le roman. En effet, tireur hors pair, Simo devient héros par le nombre de cibles qu'il atteint à lui seul, par le mystérieux renard roux qui semble le protéger mais aussi par la peur qu'il suscite chez l'ennemi qui l'affuble du surnom "La mort blanche" et encore par son humilité, sa solidarité avec ses amis et ses silences. Tuer n'est pas pour lui un plaisir, il se pose la question de ce qu'il peut faire et ce qu'il doit faire. Mais la réalité de la guerre fait de lui un sniper extraordinaire, cause de la mort de 542 soldats russes en 98 jours.
Enfin le narrateur, loin d'être neutre, jette un regard ironique et sans complaisance sur la Russie de Staline mais aussi sur la France de Daladier.
Extraits choisis :
Tuer. Son pays lui demandait de tuer. Et il n’y arrivait pas.
Une bourrasque de flocons enveloppa Simo d’un tourbillon, et lorsqu’ils retombèrent, un renard immense, de la taille d’un homme, était assis à côté de lui. À son pelage feu, il le reconnut sans hésiter. L’âme de sa forêt l’avait suivi et veillait sur lui. Sa forêt, son village de Rautjärvi, sa ferme, ses parents, ses sœurs et son frère brûlés par les flammes de la guerre. La queue de l’animal l’entoura tout entier avant de disparaître, et Simo tira plein torse. À vingt mètres devant, percuté par la cartouche, l’officier tomba en arrière de son cheval. Il restait quatre cartouches dans le chargeur, et en quatre secondes, il abattit les quatre autres. Ses mains ne se mirent à trembler qu’après, et son ventre se souleva en un haut-le-cœur.– Tu sais, maintenant, exulta Juutilainen
...
La balle qui était sortie du fusil de Simo avait parcouru les quatre cent quatre-vingt-dix mètres en une demi-seconde. Le crâne du sniper fut traversé par quelques grammes de métal brûlant, et il tomba à la renverse.
– T’es sûr de l’avoir eu ? demanda le spotter qui gardait encore les mains collées à ses oreilles.
Simo se releva, passa la sangle de son fusil sur l’épaule et marcha calmement jusqu’aux tranchées, puis jusqu’au cratère d’obus dans lequel Karlsson se terrait encore, persuadé que le duel continuait. La silhouette noire de Simo, dressée au-dessus de lui, lui fit lever les yeux.
– Tu l’as eu ? demanda Karlsson.
Son soldat était là, debout, à l’endroit même où d’autres avaient perdu la vie.
– Oui, tu l’as eu, conclut-il.
La Guerre d’Hiver ne serait pas le dernier conflit de la planète, mais jamais ce tir, dans aucune armée, sur aucun continent, ne serait égalé. À dire vrai, dans ces conditions, sans lunette de visée et à cette distance, il ne serait même jamais expliqué. Une seule réponse pouvait alors être avancée, mais il fallait d’abord accepter d’abandonner toute rationalité, car Simo en était sûr, il avait tiré, guidé seulement par son cœur, sa colère, son amour et sa peine.
– 490 mètres ! répétait le spotter à chaque soldat croisé. 490 mètres !
– C’est impossible ! lui répondait-on.
– Je sais bien, mais je l’ai vu ! 490 mètres.
Karlsson, sidéré, entendit à son tour la distance. Il regarda alors ce soldat pour ce qu’il allait devenir. La légende de Simo Häyhä, La Mort Blanche.
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