Ce recueil se compose comme un chant avec des thèmes lancinants comme les douze "art, peau et tics" entrecoupés de refrains comme les sept "Résolutions" ou encore les sept "Rencontre" et aussi les six "Musique Maestro" et comme rimé par les titres qui se répètent : "Thérapeutique", "Portrait", "Tableau de chasse", "Au bistrot du coin", "Bruissements", "Mauvaise route", "Programme animalier" ... Dans cette vaste composition, quelques fragments isolés retiennent alors l'attention :
"Hors du cortège
L'heure de la foire a sonné. Il faut braire avec les foules. Je m'y refuse et quitte le cortège."
"Origine
Naissance amusante. Sorti des trompes de Calliope."
"Ni rime ni saison
J'ai beau forcer ma nature, elle continue à changer en toutes saisons".
Un chant aux thèmes lancinants, on n'en attendait pas moins d'Orphée, mythique créateur de la poésie lyrique, mais ici, "Pas de thrène pour le Thrace", le chant est plein de malice, de jeu et d'irrévérence :
"Musique maestro
Au seuil de la renommée, un âne enrhumé vaut mieux qu'une trompette mal embouchée"
"Mauvaise route
Une erreur et c'est l'errance pour l'éternité"
"Dyscalculique
Mon errance est sans mesure. Je ne compte sur personne. Mes vers sont irréguliers, ma vie dissymétrique. J'ai commencé avec une lyre à sept cordes. Aujourd'hui je lui en vois neuf. Mo compte finira par être bon."
Tout ce recueil est composé de fragments de deux ou trois lignes.
La Musique n'adoucit pas les peurs
Ce second recueil est, lui aussi, consacré à Orphée, mais cette fois les vingt poèmes versifiés se composent d'une dizaine de vers répartis en strophes. Le poète s'adresse souvent à Orphée, sans se départir de son irrévérence qui donne sa saveur au recueil. Ainsi dans "Le présage du caniveau" :
" Un jour mon bel Orphée
des nymphettes joueront avec ta tête
dans le caniveau ! "
L'ensemble du recueil est habilement illustré à l'encre de Chine par Violaine Fayolle
Qui va là en moi ?
C'est le titre de l'un des poèmes de ce recueil et si je choisis ce titre, c'est une manière de dire l'effet que produisent ces courts poèmes : on se laisse envahir ou juste toucher par les images et impressions parfois fugitives qui immanquablement font écho à la réalité de notre existence.
Un regret pourtant : ne pas trouver sous ma plume ces petites pirouettes qui font mouche !
Quelques poèmes choisis :
Qui va là en moi ?
Entrées en deux petits coups
dans l'étroitesse du silence,
quelques idées accrocheuses s'emparent
des places les plus fortes
de mon for intérieur.
J'ai lu la première partie en me demandant si l'auteur tâtonnait en cherchant son sujet et la deuxième partie avec un intérêt croissant à mesure que d'autres personnages apparaissaient, mais l'invraisemblance de la situation continuait à me gêner d'autant que le récit par un narrateur intradiégétique ne permet aucun recul. Sa langue est sensible et juste, mais celle des autres personnages masculins, vulgaire et répétitive, est dissuasive. Cette langue s'accompagne de gestes et d'attitudes qui heurtent le lecteur et le narrateur par leur vulgarité, voire leur inhumanité. L'apparition de Mouette apporte un peu de douceur, mais ce boyau qui continue d'emprisonner les personnages de façon totalement invraisemblable puisqu'ils s'y trouvent avec lampe frontale, réserve d'eau, barres énergétiques !
Il faut arriver à la cinquième et dernière partie pour comprendre enfin ce que l'on lit ! C'est que l'auteur est exigeant pour son lecteur ! J'aurais dû m'en souvenir !
Je me demande cependant si réellement cela peut se produire : qui peut à ce point accéder à la conscience d'autrui ?
Extrait : "Il fait tellement noir, tellement nuit, j'essaie d'entendre le son, quand elle nage ça doit faire du bruit, mais je ne comprends pas pourquoi elle ne me parle pas, pourquoi elle n'appelle pas. Je me concentre, je me concentre, j'entends tellement rien ... [...]
J'essaie chaque minute d'entendre qu'elle nage à côté. J'ai peur d'avoir tout gâché quand je me suis laissé mordre. J'ai peur d'avoir rêvé la seule chose belle qui me soit arrivée là-dessous."
J'ai mis longtemps à lire les 750 pages de ce roman, certes, c'est un gros roman, mais quand les aléas de la vie imposent leur rythme, on finit par avoir le sentiment de côtoyer ces personnages sur les quatre générations comme s'ils étaient nos familiers.
L'auteur en effet essaie de comprendre le sens du suicide de son père et se fondant sur ce que lui a raconté sa mère ou partant de la visite de la maison vide qui fut longtemps la maison de famille, il tente de reconstituer l'histoire de ses ancêtres du côté paternel. Une commode et sa plaque de marbre cassée, quelques rares photos, une Légion d'honneur introuvable, les volumes des Rougon-Macquart, voila à peu près tout ce dont il dispose pour faire revivre ainsi l'ancêtre Firmin Proust et son épouse Jeanne-Marie, avec leurs deux fils Paul et Anatole, et surtout leur fille Marie-Ernestine puis Jules Chichery le premier époux de Marie-Ernestine et père de Marguerite, puis le notaire Lucien Douet, second époux de Marie-Ernestine et son fils Rubens et enfin Marguerite et son époux André, grands-parents paternels de l'auteur. Autour d'eux gravitent beaucoup d'autres personnages qui contribuent à former le monde de ce roman : la grand-tante Caroline, le beau Florent Chabanel qui deviendra gueule-cassée à l'issue de la guerre 14-18, Monsieur et Madame Claude et leur employée, Paulette, un Allemand, des Allemands, des villageois… Avec ces personnages, on revit le XXe s, la guerre 14-18, l'entre-deux guerres, la guerre 39-45, en particulier.
Cette profusion de personnages constitue un monde dans lequel on finit par se fondre et lorsque l'auteur s'attache à cerner au plus près les sentiments, pensées, voire sensations de Marie-Ernestine ou de Marguerite, cet univers prend une épaisseur qui me rappelle l'univers de Flaubert ou de Dostoïevski.
La modernité du regard est pourtant bien affirmée : la phallocratie du patriarche Firmin, sans doute très courante à son époque, a des répercussions qui peuvent aller jusqu'à la mort de Marguerite, voire jusqu'à l'écriture de ce récit. Celle de Monsieur Claude, plus crapuleuse, détruit l'employée Paulette et aussi Marguerite. Les femmes dans toute cette époque sont malmenées et la seule issue pour elle semble être le veuvage dont profitent la grand-tante Caroline et plus tard, après la mort de Firmin, Jeanne-Marie. Marie-Ernestine, héroïne plus moderne, réussit cependant à imposer ses volontés à son second époux mais seulement jusqu'à sa mort, car ensuite, le bon notaire s'empressera d'oublier la parole donnée !
Un roman somme dont il est bien difficile de faire une chronique !
Extrait choisi : "Pas si vite, pas si vite
et il la laisse s’installer et s’asseoir devant le piano mais elle éclate en sanglots et soudain se met à rire, non, elle ne peut pas, elle ne peut pas jouer maintenant, elle ne peut pas encore y toucher ni même poser ses doigts, elle le fera plus tard, tout à l’heure, quand elle sera remise de ses émotions ; et son père, oui ma chérie, viens, on va fêter ton retour en buvant un verre et puisque tout le monde m’a fait l’honneur et le plaisir de nous rejoindre pour ce jour important, alors buvons, trinquons, maintenant que ma chère petite Boule d’Or rentre à la maison, maintenant que chaque jour elle pourra nous faire profiter de son art n’est-ce pas, tante Caroline ? – elle pourra tous les jours nous faire profiter de la grande musique puisqu’il paraît qu’elle est si douée – et alors je porte un toast – il prend un verre, le lève bien haut au-dessus de sa tête, sa vilaine bouche s’ouvre très grand, on voit ses dents, ses joues écarlates à cause du vin et on se doute qu’il a déjà bu un peu – quelques verres – et le voilà qui s’élance sur les joies de la vie, qu’il regarde sa fille en racontant à tous comment pendant son enfance on avait connu plusieurs fois de terribles nuits à craindre pour sa vie, et maintenant Dieu en a fait une grande musicienne pour réjouir nos vieux jours, car c’est ici qu’elle vivra aux côtés de nous et de ce cher Jules, si bon travailleur et si débrouillard, ce Jules, car Jules
Jules
Tu vas épouser Jules, dit-il après un temps, ajoutant d’un ton satisfait,
Tu vas l’épouser et tu seras bien heureuse, ma petite Boule d’Or, car que faut-il de plus à une femme intelligente qu’un mari débrouillard que te faudrait-il donc de plus, à toi, pour être une femme heureuse ?
J'aime beaucoup l'écriture de Chloé Delaume, elle allie poésie, fantaisie et extrême attention aux mots. On songe à Boris Vian en lisant certaines pages plus ou moins loufoques et poétiques. Ainsi l'héroïne de ce roman, Clotilde Mélisse, cherche à reconstituer son passé et pour cela, elle ajuste des pièces de puzzle de différentes matières plus ou moins vivantes qu'elle trouve en ouvrant son crâne à bord d'un train qui la conduit au château d'Heidelberg. "Elle a choisi cette ville pour sa charge symbolique, Heidelberg, si outrageusement romantique, là où, lui avait-on dit, les jeunes gens foudroyés par Les Souffrances du jeune Werther venaient tacher de rouge l’actuel gazon des douves."
Loin d'être un cas isolé, elle côtoie dans ce train une autre femme qui, elle, s'ouvre le ventre : "La voisine de Clotilde s’est ouvert grand le ventre, sur sa tablette, plein de nœuds qu’elle défait un à un du bout de ses doigts tremblants, en retenant son souffle. Clotilde l’encourage d’un regard, lui souriant de façon appuyée, avant de se fendre le haut du crâne. Elle y enfonce sa main pour en extraire le puzzle devenu une masse informe, compacte, proche de la pierre de lave. Elle l’observe, surprise."
Ce ventre est d'ailleurs très souvent le siège d'une douleur qui "troue" le ventre de Clotilde ! Car Clotilde, la "pauvre folle" éprouve un amour absolu pour Guillaume avec qui elle entretient une relation poétique, mais celui-ci vit en couple avec un homme que Clotilde désigne comme évier car "elle assimilait la vie de couple à un évier, un évier en inox, avec sa vieille éponge qu’il serait temps de changer, mais tout le monde a la flemme de passer au Franprix." : Alors la poésie peut-elle vaincre le réel ? elleetlui, entité poétique et romantique, peut-elle résister à "l'évier" ?
Le long voyage en train au cours duquel le puzzle des souvenirs se constitue (On songe au voyage de Léon Delmont dans La Modification de Butor) aboutit à la fin : " À user ses souvenirs on ne peut pas être vivant : le cimetière des amours mortes est son seul horizon, dans sa cage thoracique s’épuise son cœur zombie." " Elle s’ouvre théâtralement le crâne et sort de sa tête un tombeau. Sur la stèle est gravé pleins déliés lettres d’or un Ci-gît elleetlui"
Un livre à savourer sans réserve !
extrait : La fin du monde n’a pas du tout la forme prévue. Derrière la vitre embuée, Clotilde observe la neige couvrir avril ; le train qui l’emporte traverse autant de forêts mortes que de prés empoissés par des ruisseaux boueux. Elle regarde le décor se déliter lentement, l’époque s’appelle Trop tard, chacun est au courant, alors elle se demande comment font toutes ces bouches pour prononcer encore sérieusement le mot Avenir.
Ce roman fait partie de la première sélection Goncourt 2025 et me souvenant de Le Ciel par dessus les toits, je n'ai pas hésité.
Les premiers chapitres sont plutôt engageants. Tel un entomologiste, la narratrice enferme trois hommes dans une pièce et les observe, comme des insectes dans une boite à insecte, l'un après l'autre : Il y a MB un maçon venu d'Algérie et fier de son travail : "Les samedis matin, MB se réveille courbaturé et heureux d’avoir travaillé sans relâche de l’aube jusqu’au crépuscule pendant les cinq premiers jours de la semaine, d’avoir fait de son existence quelque chose d’utile, d’avoir un CDI dans une entreprise importante du bâtiment, de gagner sa vie sans rien devoir à qui que ce soit." Il y a RD chauffeur dans un ministère et "se voit comme un homme qui a réussi, qui a trouvé sa place". Il y a HD journaliste et poète, mais aussi ex-séminariste, boxeur, travailleur social.
Ces trois hommes ne se connaissent pas et ne voient pas ce qui justifie qu'ils soient réunis. La narratrice explique alors son projet au lecteur : " Dans cette pièce imaginaire – parce qu’il n’y a que dans cet endroit que je peux les réunir, parce qu’il n’y a que dans cet endroit que je peux maîtriser le récit, inverser les rôles, devenir à mon tour un petit bourreau, exercer un pouvoir d’emprise et de fascination, exiger écoute et silence –, dans cette pièce imaginaire donc, je les laisserai mariner un peu, eux qui pensent qu’ils n’ont rien en commun. Ils continueront leur inspection du lieu comme d’autres pissent sur les murs, ils appelleront au secours en vain, ils discuteront et se disputeront".
S'agit-il de rejouer le Huis-Clos de Sartre ? Le programme est intéressant !
Hélas, la boite à insectes est vite oubliée, le récit se poursuit par la reconstitution, lente, laborieuse, de la vie des épouses de ces trois hommes, de l'emprise qu'elles ont subie jusqu'au féminicide pour deux d'entre elles. À la fin, on quitte ce livre mi-enquête mi-autobiographie sans avoir vraiment avancé, avec une impression d'inachevé. Surfer sur de tels sujets de société est un exercice délicat, ici, à mon avis, c'est le début qui aurait pu être développé de manière à bien examiner ces curieux insectes !
Extrait :
Il faut dire que pendant des années, nous trouvons quand même la ressource de faire quelque chose de cette violence qui nous entoure et quand il faut partir, il faut aussi laisser derrière soi cette part incassable de nous-mêmes. C’est une facette sans éclat, sans discours, sans atours mais dure comme la roche : celle qui s’occupait de la maison, des courses, qui allait travailler, qui riait aux blagues des autres, qui écrivait des articles, qui continuait à acheter un parfum à la vanille même si elle ne pouvait plus le porter sous peine d’être accusée de vouloir faire la belle donc la séductrice donc la pute, celle qui avait créé une entreprise, qui s’occupait de trois enfants, celle qui faisait des heures de ménage par-ci par-là pour ne pas être une cassos, celle qui savait se taire pour avoir la paix, celle qui se levait après les longues nuits de dispute, qui faisait un thé et qui s’asseyait sur le perron, à écouter gazouiller les oiseaux et qui remerciait le matin d’être là, enfin. À nous voir mettre un pied devant l’autre, à nous voir sourire et travailler, dormir et se lever, on n’imagine pas.
Cette partie manquait au puzzle des romans autobiographiques : comment l'auteur est-il passé de l'enfance torturée par un père mythomane au journalisme jusqu'au grand reportage couronné par le prix Albert-Londres ? Ce récit semble expliquer cette évolution par une série de hasards qui conduisent George alias Sorj alias Kells à vivre dans la rue au risque de sombrer au fil des mauvaises rencontres, puis de faire des rencontres qui le sortent de la rue, puis l'entrainent dans des combats armés contre les fachos mais aussi contre la police. Un idéal de justice le guide souvent dans son parcours, mais cet idéal s'affirme avec la rencontre des MAO. Avant cette rencontre, c'est la survie qui l'occupe tout entier, dans le monde inhospitalier de la rue, à Lyon puis à Paris.
La rencontre des MAO renvoie aussi à un épisode de l'histoire moderne où ils occupaient le pavé tout comme le haut du pavé avec Sartre, Godard et bien d'autres, rêvant d'une révolution qui abolirait les frontières entre ouvriers et cols blanc. Des épisodes qui ont marqué l'actualité de l'époque émaillent le récit : La mort de Pierre Overnay abattu par un gardien chez Renault, l'enlèvement d'un cadre de chez Renault par la Nouvelle Résistance Populaire, l'emballement du procès de Bruay-en-Artois, les jeux olympiques de Munich, les actes racistes à Grasse puis à Juan-Les Pins puis à Cagnes-sur-Mer et à Marseille, l'affaire Lip.
Le jeune Kells occupe avec quelques autres la place des bras armés, les "militaro-débiles". Il manie le nunchaku, la barre de fer et le cocktail Molotov et s'initie aux armes à feu. « Contre la tyrannie, l’insurrection est un droit », gueulait [notre] journal, La Cause du Peuple. Mais un jour, il comprend : "Je le savais maintenant. Je n’étais pas un tueur. Nous n’étions pas des assassins. Nous ne réclamions la mort de personne. Seulement le droit de vivre pour tous." Peu après, il apprend la dissolution de la Gauche Prolétarienne et la naissance de Libé qui se substitue à La Cause du Peuple, mais entend donner la parole au peuple.
C'est alors que Kells alias Sorj Chalandon entre à Libé.
Ce récit n'est pas exempt de nostalgie, la dernière page répertorie les "copains" disparus, suicidés ou tués, Pas si simple de renoncer à ses rêves.
Extrait choisi : J’ai remonté les voies. À l’arrivée d’un train, un jeune s’est détaché de la foule des voyageurs.
— Tu vends jusque sur les quais ? Vous êtes gonflés, les maos !
Il a acheté un journal. Je ne connaissais pas le prix. Lui, si. Un franc. J’ai regardé autour de moi, aucun autre vendeur, j’ai glissé la pièce dans la poche arrière de mon pantalon.
Et puis j’ai dégagé. Coup de sifflet. Des agents de la SNCF m’ont dit que je n’avais pas le droit d’entrer dans la gare avec des journaux.
— Ah oui, merde. On aurait dû te prévenir, m’a soufflé Norman.
Si j’avais vendu un exemplaire ? Non rien. Désolé, vraiment. Dans ma poche, la pièce blanche pesait dix tonnes. Grâce aux maos, je pourrais prendre une douche chaude, laver mes chaussettes et mon caleçon. Ce n’était pas du vol, c’était un prêt. Plus tard, promis, je glisserais un franc dans la caisse pour rembourser le journal dérobé."
PS Je n'aime pas les nouvelles couvertures Grasset!
Ce récit, publié en 1969 ne se préoccupe en rien du Mai 68 que l'auteur, alors âgé de 23 ans a pourtant vécu à Paris. Ce qui l'intéresse, c'est la période qui a précédé sa naissance, les années 40, sous l'Occupation allemande.
Dans ce récit dans un Paris occupé, un jeune homme, le narrateur, par une sorte d'indifférence à l'Histoire et par intérêt immédiat, s'est mis au service de la milice. Il côtoie la Gestapo, les gangsters de tous genres, les prostituées, des policiers corrompus, une population aussi diverse que bigarrée. "Au 93 de la rue Lauriston, on torture au sous-sol, on festoie au rez-de-chaussée, on déshabille au troisième, quelques-unes des plus belles femmes de Paris" De quoi y perdre son identité ! Le narrateur, dont on ignore qui il est dans le dialogue initial, est pris dans la ronde infernale et bruyante, il collabore, il vole et vend ses butins à l'ennemi., il dénonce les réseaux de résistants, qu'il a infiltrés, il est Swing Troubadour ! Pour famille, il s'est inventé Coco Lacour, un géant roux et aveugle et Esméralda, "une toute petite fille minuscule" avec lesquels il ne peut pas parler, mais dont il prend soin. Toutefois, comme pour se racheter, il endosse aussi l'identité de Lamballe, qu'il désigne comme chef du réseau de résistants et accepte de tirer sur le chef de la milice, qu'il blesse à l'épaule.
Récit halluciné où les époques se mélangent, où les êtres perdent leur humanité pour devenir pantins de plâtre ou clowns bigarrés, mais angoissants. L'Occupation est le contexte suggéré, mais aucune date, aucun occupant désigné ne confirment cette suggestion. Des dizaines de noms propres sont martelés à divers moments du récit, mais ces noms se rapportent à diverses époques ou appartiennent tantôt à la fiction, tantôt à la réalité ! Monde angoissant, réplique de l'Enfer de Dante, cauchemar hallucinatoire, ce récit trouble et dérange.
Extrait : "Les femmes sont beaucoup trop fardées, les hommes ont une élégance nègre : chaussures de crocodile, costumes multicolores, chevalières en platine. Certains même exhibent à tout propos, une rangée de dents en or. Me voici aux mains d'individus peu recommandables ; des rats qui prennent possession d'une ville après que la peste a décimé ses habitants".
La réputation de ce roman, primé par le Goncourt en 1978, n'est certes plus à faire ! Mais j'ai décidé de relire et de chroniquer tous les bons romans de ma bibliothèque pour me souvenir !
Rue des Boutiques Obscures est le récit d'une quête d'identité qui dure jusqu'à la dernière page. Le héros narrateur, victime d'amnésie depuis une dizaine d'années, se met à explorer toutes les pistes qui peuvent le mener à son identité et à son histoire. Il rencontre des témoins potentiels, reçoit d'eux diverses photos, explore les rues et quartiers de Paris puis Megève et Bora-Bora. Il analyse ses sensations, odeurs, couleurs, évocatrices, regards, allures, corpulences, consulte registres et bottins.
Peu à peu naissent des réminiscences, de plus en plus précises, accompagnées de sensations d'enfermement, de claustrophobie, de danger, de peur. L'ensemble crée pour le lecteur une atmosphère étrange et comme envoutante, d'autant que jamais ne sont nommées les sources des menaces. Vu l'époque, on songe bien sûr à l'Occupation, période souvent évoquée par l'auteur, mais jamais nommée. Mais des ruptures brouillent encore les choses : le narrateur intradiégétique dans la majeure partie du récit cède parfois la parole à un narrateur anonyme et extradiégétique qui raconte donc à la 3ᵉ personne !
Au-delà du récit, il y a le constat mélancolique de la fugacité de nos vies. Le roman commence par le constat sans appel "Je ne suis rien. Rien qu'une silhouette claire, ce soir-là, à la terrasse d'un café" et il s'achève sur ces mots : "et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d'enfant ?"
Cependant, entre temps, il y a ces moments suspendus où la magie de la réminiscence et de l'écriture opèrent de concert : "Les automobiles roulaient vite, avenue de New-York, sans qu'on entendît leur moteur, et cela augmentait l'impression de rêve que j'éprouvais. Elles filaient dans un bruit étouffé, fluide, comme si elles glissaient sur l'eau." (p. 53), "Les rideaux rouges sont tirés. La lumière vient d'une lampe de chevet, à gauche du lit. Je sens son parfum, une odeur poivrée, et je ne vois que les taches de son de sa peau et le grain de beauté qu'elle a au-dessus de la fesse droite".(p 143) "D'autres nuits, la neige tombait et j'étais gagné par une impression d'étouffement. Nous ne pourrions jamais nous en sortir, Denise et moi. Nous étions prisonniers au fond de cette vallée et la neige nous ensevelirait peu à peu. Rien de plus décourageant que ces montagnes qui barraient l'horizon." (p.191)
Modiano encore, je ne m'en lasse pas ! Il faut dire qu'il a vécu une jeunesse tellement chaotique qu'il a par avance un support tout trouvé pour ses récits. Ici, il revient sur les années 50 quand son frère était encore en vie et quand sa mère était partie en tournée, confiant ses deux fils à des femmes qui occupent une grande maison, rue du docteur Dordaine, à Jouy-en-Josas.
"Patoche", comme le surnomme l'une des femmes, ou "Imbécile heureux" comme le surnomme une autre, mène là avec son frère, Rudy, une vie d'enfant pleine de curiosités, de témérités, de peurs et de petits bonheurs : découverte des auto-tamponneuses, escapades nocturnes vers un château abandonné du marquis de Caussade, promenades au bois sous la surveillance de "Blanche neige", essais de l'auto-tamponneuse reçue en cadeau sur les rails en bois du jardin où se trouve la tombe du docteur Guillotin, promenades dans la voiture américaine de Roger Vincent, l'un des habitués de la maison, observation secrète du monde des adultes, souvenir des robes de chambre à carreaux… , le récit est empreint d'une sorte de vague nostalgie. Le monde des adultes fascine et intrigue les enfants qui sentent sans en être sûrs qu'il est un assemblage de profils très disparates, la petite Hélène, une ancienne trapéziste, Annie, une femme qui "pleure toute la nuit au Caroll's" lieu mystérieux que les enfants imaginent comme un cirque et Mathilde qui se dit protestante et prétend avoir un oeil derrière la tête.
Puis le narrateur relate ce moment où dans sa toute petite chambre, square du Graisivaudan, il écrivait un roman et où il reçut la visite de Roger Vincent, alors que tous les habitants de la maison de Jouy-en-Josas avaient été arrêtés. Sans lien explicite, il s'interroge sur la façon dont son père, bien que juif, a pu collaborer avec les SS pendant la guerre et notamment sur l'homme qui lui a permis ce tour de passe-passe.
Un magnifique récit, plein de mystère, de rêverie, d'insatiables quêtes !
Extrait : Je suis retourné dans ce quartier, il y a vingt ans, à peu près à l'époque où j'avais vu Jean D. Un mois de juillet et un mois d'aout, j'ai habité une minuscule chambre mansardée, square du Graisivaudan. Le lavabo touchait le lit. Le bout de celui-ci était à quelques centimètres de la porte et, pour entrer dans la chambre, il fallait se laisser basculer sur le lit. J'essayais de terminer mon premier livre. Je me promenais à la lisière du XVIIe arrondissement, de Neuilly et de Levallois, là où Annie nous emmenait, mon frère et moi, les jours de congé. Toute cette zone indécise dont on ne savait plus si c'était encore Paris, toutes ces rues ont été rayées de la carte au moment de la construction du périphérique, emportant avec elles leurs garages et leurs secrets."