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7 août 2021 6 07 /08 /août /2021 19:18

Le roman de David Diop est une bien étrange histoire. Il nous entraîne d’abord sous l’Empire, en 1806, sur les pas d’un naturaliste français Michel Adanson. Ce dernier a brûlé sa vie pour réaliser son projet de rédiger une encyclopédie, négligeant sa famille et en particulier Aglaé, sa fille. Malgré ses efforts, un travail acharné et une mobilisation de tous les instants, le projet de sa vie ne verra pas le jour, déjà sa santé se dégrade.

Mais Michel Adanson a un secret, une face cachée et il ne veut pas et ne peut pas mourir sans transmettre à sa fille cet héritage. Suite au décès de son père, Aglaé reçoit en héritage des bibelots, des collections scientifiques, des meubles et tout un bric-à-brac dont on ne sait à quoi il pourra servir. Mais, encore attachée à son père, elle finit par découvrir, dans un tiroir à double fond, un marocain dans lequel son père raconte une partie de sa vie, alors qu’il était un jeune scientifique de 23 ans.

C’est le point de départ d’un récit enchâssé, sous forme de feed-back qui nous ramène 50 ans en arrière, dans une expédition au Sénégal, à la rencontre de pratiques culturelles nouvelles, de rapports differents entre les hommes et avec la nature. Le jeune scientifique qu’est Michel Adanson est séduit, il plonge dans cet univers culturel inconnu, réinterroge son rapport à la négritude et apprend le Wolof pour une intégration plus complète.

Or, tandis que Michel Adanson fait un travail scientifique, d’autres Européens, des Anglais, des Français, sont au cœur de l’organisation du commerce triangulaire dont Gorée est la plaque tournante. C’est de Gorée que partent les bateaux chargés de femmes, d’enfants, d’hommes vers l’inconnu pour un voyage sans retour et dans des conditions inhumaines.

Un chef de village, Baba Seck, raconte à Michel Adanson l’histoire étrange et captivante de la « Revenante » : Maram a disparu de son village et malgré des recherches et des démarches diverses, elle n’a pas été retrouvée. Après trois ans, un émissaire d’un autre village a prétendu que Maram était revenue des Amériques après avoir été esclave.

Michel Adanson part en quête de cette « Revenante » en traversant une partie du Sénégal, avec une escorte et un jeune guide de sang royal parlant Wolof, Ndiak. Ce sera l’occasion de découvrir toute une culture, des villages, des cérémonies, des paysages et des traditions du Sénégal. Durant le voyage, Michel Adanson est foudroyé par une fièvre. Considéré comme mort, il est confié aux soins d’une guérisseuse.

Dès lors, le roman réoriente son objet. D’une part il donne un éclairage plus sombre des relations intra familiales au sein de la société sénégalaise mais aussi des comportements des Français installés dans des concessions, occupés à l’esclavagisme.

D’autre part, il vient décrire la naissance d’une passion fulgurante de Michel Adanson pour un amour sans lendemain mais qui restera une plaie douloureuse tout au long de sa vie.

Le roman de David Diop à travers une histoire très romanesque nous ouvre sur une Afrique captivante, différente, riche culturellement. Il aborde de façon aiguë la question de l’esclavagisme, des aspects sordides de la traite négrière et du rapport des Européens à la population africaine. Comme le regard d’Adanson, c’est notre regard de lecteur sur l’Afrique qui s’enrichit et se transforme au cours du récit : il dépayse et enrichit tout à la fois. Après l’inoubliable Frère d’Ame, David Diop nous offre ici une nouvelle pépite littéraire.

Extrait choisi : "Je me crus sous le coup d’une nouvelle hallucination quand m’apparut une jeune femme que je jugeai spontanément très belle malgré l’emplâtre de terre blanche qui lui enlaidissait les joues et la bouche. Épargné par cette croûte blanche qui lui servait de masque, le haut de son visage révélait la noirceur profonde de sa peau, dont le grain très fin et brillant suggérait la douceur. Ses cheveux tressés rassemblés en chignon, son cou long et gracile lui donnaient le port d’une reine de l’Antiquité. La forme de ses grands yeux noirs fendus en amande, soulignée par de longs cils recourbés, me rappelait celle d’un buste égyptien que j’avais vu dans le cabinet de curiosités de Bernard de Jussieu, mon maître de botanique. Ses iris, aussi profondément noirs que sa peau et qui tranchaient avec la blancheur de neige de ses prunelles, étaient posés sur moi comme sur une proie." (p. 122)

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